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Théodore JOUFFROY

Comment les dogmes finissent

(in Mélanges philosophiques)

(1823)


Quand un dogme touche à la fin de son règne, on voit naître d'abord une indifférence profonde pour la foi reçue. Cette indifférence n'est point le doute, on continue de croire. Pas même une disposition à douter, on ne s'est point encore avisé que le doute fût possible. Mais c'est le propre d'une croyance qui n'a plus de vie et qui ne subsiste que par la coutume. Dans les temps éloignés où le dogme prit naissance, on l'adopta parce qu'il parut vrai ; on croyait alors, et on savait pourquoi : la foi était vivante. Mais les enfants des premiers convertis commencèrent à admettre le dogme sans vérifier ses titres, c'est-a-dire à croire sans comprendre. Dès lors, la foi changea de base, et au lieu de reposer sur la conviction, s'assit sur l'autorité et tourna en habitude. Transmis ainsi de génération en génération sous des mots consacrés et toujours moins compris à mesure qu'il s'éloigne davantage de sa source, le moment vient où le dogme ne gouverne plus qu'en apparence, parce que tout sentiment de sa vérité est éteint dans les esprits. La foi n'est plus qu'une routine indifférente qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on n'y fait pas attention.

Alors s'élève l'esprit d'examen. Étonnés de leur docile attachement à des formules qu'ils ne comprennent point, entourés d'un peuple qui partage leur ignorance et leur crédulité, quelques hommes se demandent si l'on doit croire sans motif et, trouvant au fond de leur conscience une invincible répugnance à une foi aveugle, commencent à regarder de près à la vérité du dogme qui règne sans se donner la peine de justifier de ses droits. Ce n'est point là un acte d'hostilité, mais de bon sens. Ceux en qui s'est développé cet esprit de recherche y cèdent comme à un besoin raisonnable. Ils ne songent ni à détruire le dogme, ni à changer les idées du peuple. Ils ne songent qu'à trouver dans la doctrine consacrée quelque chose de vrai, qui légitime leur foi passée, réponde à leur bonne volonté présente, et fonde pour l'avenir leur attachement à ses maximes sur une conviction éclairée.

Mais le dogme ne leur offre point ce qu'ils cherchent, car il s'est corrompu en traversant tant de siècles. Établi par la vérité qui était en lui, cette vérité est restée pure tant que la lutte engagée pour lui donner le pouvoir a subsisté ; mais après, la ferveur est tombée, et le triomphe a produit l'apathie. La paresse humaine l'a enveloppé de formules dont la mémoire s'est chargée, et qui ont dispensé l'intelligence de comprendre. L'oubli du sens a permis la corruption des formes. L'ignorance et l'intérêt, après les avoir dénaturées, les ont interprétées : en sorte qu'aujourd'hui cette doctrine, jadis pleine de vérité et de vie, ne présente plus à la bonne foi du scepticisme naissant qu'un assemblage informe de vieux symboles mutilés à travers lesquels le sens primitif ne perce plus, et de maximes despotiques ou superstitieuses ajoutées par l'ambition du pouvoir ou l'abrutissement du peuple.

Mille erreurs, mille absurdités palpables, des mensonges intéressés et d'odieuses pratiques, frappent donc les yeux des premiers qui examinent. Et, comme ils sont d'une nature morale et raisonnable, ils cessent de croire ce qui est faux, ils cessent de respecter ce qui est méprisable. Dès lors, une foi nouvelle s'élève dans leur esprit sur les débris de l'ancienne. Cette foi n'a rien de positif, elle n'est que la négation de la foi reçue, la croyance que cette foi n'est pas fondée ; mais cette conviction est vive, parce qu'elle est inattendue ; elle est vive, parce qu'elle est le réveil de l'intelligence humaine après des siècles d'engourdissement, et que la vérité, toujours belle par elle-même, passionne ceux qui la sentent pour la première fois ; elle est vive enfin, parce qu'on sent qu'elle renferme une révolution.

Aussi, dans l'émotion d'une découverte si imprévue, les premiers sceptiques ne peuvent retenir le cri qui la signale au monde. Il ne leur appartient pas d'avoir cette prudence ou cette hypocrisie qui enfouit la vérité ; elle s'apprend dans l'orage des révolutions, quand on a connu la puissance d'une idée, et que les échafauds ont enseigné les dangers de la franchise. Elle n'est point de leur époque, parce qu'avant l'expérience la nature va son chemin. Sans prévoyance, sans intention, sans calcul, ce qu'ils ont trouvé ils l'annoncent ; ils osent dire que le dogme régnant est faux, et remettant en circulation des mots qui n'avaient pas été employés depuis des siècles, ils en attestent le bon sens et la raison. Dès lors, toute la société est ébranlée, et une lutte terrible s'engage.

Éveillé par la voix de ces prophètes nouveaux, le peuple endormi dans l'indifférence prête l'oreille, et s'aperçoit qu'il ne croyait pas, ou du moins qu'il croyait sans savoir pourquoi. Le doute s'élève en lui, car il ne peut se refuser au bon sens. Mais ce doute ne se précise pas d'abord dans son esprit, et n'y pénètre que lentement et à son insu. Tandis que sa raison le détache du dogme, et que l'amour de la nouveauté l'attire au scepticisme, quelque chose de plus fort le retient, l'habitude et la vénération pour le passé. Loin d'incliner au changement, il y résiste, et c'est malgré lui qu'il est saisi par le scepticisme ; et pendant que cette lutte intérieure se passe, il reste immobile, comme si des idées ne suffisaient pas pour rompre son indifférence au mouvement et au repos, et semble attendre que les intérêts viennent passionner les doctrines, pour comprendre ce dont il s'agit et se déclarer pour un parti.

Il n'en est pas de même des hommes qui gouvernent au nom de la foi ancienne, et qui en vivent. Ces hommes qui, dans la paix d'une longue domination, ont oublié les travaux qui la fondèrent et perdu de vue la possibilité d'un changement, sortent a leur tour de l'assoupissement commun, menacés, mais surpris et désarmés, car la sécurité les a amollis. Ils ont aussi perdu le sens de leurs dogmes ; ils ne savent plus pourquoi ni comment ils sont vrais. Ces formules si commodes à leur paresse, si dociles et si souples à leur ambition, à présent que la raison les interroge, mutilées par eux, privées de sens, réduites à de vains mots, les trahissent au jour du danger, et restent muettes entre leurs mains. À la vérité qui les presse, ils ne savent opposer que l'usage, l'autorité, la foi ; ou plutôt ils ne songent point à répondre, et dédaignent tonte raison. Maîtres de la puissance matérielle qu'ils regardent comme leur propriété, fiers de leur vieille suprématie qu'ils pensent inébranlable, ils méprisent leurs adversaires, et sont plus irrités de leur audace qu'effrayés de leur pouvoir. Ils n'admettent point la discussion avec eux, ils les tuent. Ils n'éclairent pas le peuple sur la vérité de leurs dogmes, ils menacent de mort quiconque les abandonnera. Telle est la première lutte : l'esprit d'examen d'un côté, l'autorité de l'autre ; la philosophie ou l'appel à la raison chez les uns, chez les autres l'appel à l'usage ; d'une part, une force toute morale, de l'autre, une force toute matérielle.

Mais le sang des premiers martyrs commence à intéresser le peuple à la querelle. Un sentiment de justice lui fait paraître indigne qu'on assassine des hommes pour avoir dit ce qui lui paraît vrai et de bon sens. Il en vient à les plaindre et haïr leurs persécuteurs. La puissance de l'opinion publique s'élève. La vérité a conduit à l'indignation. Bientôt l'indignation contre les bourreaux attache aux doctrines des persécutés, seconde leur vérité et la fait admettre. La réalisation de ces doctrines devient un besoin pour un grand nombre, la force se partage, et non seulement le vieux dogme est ébranlé dans l'opinion, il commence à être menacé dans son existence matérielle. Ce changement n'échappe pas à ses partisans. Ils commencent a revenir de leur fière confiance, et n'osent plus, devant cette force redoutable, multiplier les bûchers et les échafauds ; ils sont obligés de parler raison et de plaider leur cause devant le tribunal de l'opinion, qu'ils avaient d'abord décliné.

C'est l'époque de la lutte rationnelle des deux doctrines. Mais dans cette lutte, l'un des adversaires a sur l'autre un immense avantage, celui de n'avoir rien à défendre ; l'autre un grand désavantage, la nécessité de soutenir toutes les parties d'un mélange ou le faux s'est introduit et tient tellement au vrai qu'on ne saurait céder l'un sans abandonner l'autre. Sans compter que les partisans du dogme vieilli ne le comprennent plus, ou ne peuvent accorder sa primitive interprétation, qui était vraie, avec la nouvelle dont il s'agit, et qui ne l'est pas. D'un côté donc, on parle le langage du bon sens compris de tout le monde ; de l'autre, on est forcé de s'enfoncer dans une mer d'érudition d'où l'on ne saurait faire sortir rien de palpable, rien de concluant aux yeux du peuple. On le sent, et la faiblesse irritée s'emporte, se passionne ; le sophisme et l'injure remplacent le raisonnement. C'est ainsi qu'on se discrédite et qu'on perd sa cause. Après avoir été condamné comme répondant aux raisonnements par la force, le vieux dogme est condamné comme n'opposant aux bons raisonnements que des subtilités et des passions. Le peuple passe contre lui de l'indignation au mépris ; on le haïssait, il devient ridicule.

Alors commence l'époque des plaisanteries. Le bon sens triomphant devient moqueur et léger ; il achève par le ridicule une victoire commencée par de sérieuses raisons. Mais la rage de ses adversaires s'en accroît. Tous les intérêts sont convoqués ; on leur montre l'incrédulité comme une ennemie qui les menace : si les croyances dont le pouvoir vit et par lesquelles il règne sont détruites, le pouvoir tombera avec elles, et avec le pouvoir les hommes qui l'occupent. La puissance passera aux doctrines nouvelles. Elle sera exercée par leurs partisans. En un mot, la révolution des idées entraînera une révolution complète dans les intérêts. Tout ce qui est se trouve menacé par ce qui veut être. De là une ligue puissante qui se compose de tous ceux qui tirent quelque parti des vieilles croyances et de tous ceux à qui on persuade que leur renversement changera tout et blessera leurs intérêts. Dans cette ligue, dont la peur est l'âme, il ne s'agit plus de foi, plus de croyance ; il n'y a plus rien de moral : l'intérêt seul en serre les nœuds, et cependant on couvre ce vil mobile des beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité ; on le pare de tout ce que les vieux temps ont de saint et de respectable. L'hypocrisie, l'habileté, les débris réunis d'une puissance ébranlée mais non pas abattue, la nécessité de vaincre ou de périr, l'indifférence sur les moyens, qui naît de l'immoralité du motif, tout donne à cette nouvelle ligue une force extrême, une force d'autant plus dangereuse que ses adversaires, accoutumés à la victoire, tiennent leur ennemi pour battu, et le méprisent plus qu'ils ne l'ont jamais redouté.

Une autre cause de revers s'ajoute à cette imprévoyance et à la force réelle du camp opposé. D'abord on a détruit ; c'était le premier besoin. Après avoir détruit, on s'est moqué ; c'est le propre des vainqueurs. Mais jusque là on n'a pas songé à établir, et pourtant il faut du positif au peuple et à la raison. Dans la ruine d'un dogme usé, la négation sérieuse tient d'abord lieu de foi : c'est croire quelque chose que de croire qu'une doctrine que l'on suivait est fausse ; on y met d'abord une ardeur, un zèle qui remplissent l'âme. Mais quand la chose est bien démontrée, que l'ennemi est abattu, qu'on n'a plus à faire que rire de son absurdité, le zèle tombe faute d'opposition, et l'on se trouve à vide, détaché d'une croyance et ne tenant plus à aucune, dans une parfaite indépendance d'esprit qui flatte et à laquelle on se plaît quelque temps, mais qui ne tarde pas à fatiguer une nature dont la faiblesse ne supporte pas le doute.

Dans toute révolution d'idées, le scepticisme trouve sa place ; il vient pour détruire, et survit à sa victime ; mais il ne peut tenir longtemps. Nous avons besoin de croire, parce que nous savons qu'il y a de la vérité. Le doute est un état qui ne peut nous plaire que comme l'absence d'une fausse croyance dont nous nous sentons délivrés. Cette satisfaction goûtée, nous aspirons à une nouvelle croyance. Le faux détruit, nous voulons le vrai.

Or s'il est facile, l'esprit d'examen une fois né, de détruire ce qui est faux, il ne l'est pas, le faux démontré, de trouver ce qui est vrai. Mille systèmes s'élèvent. Le parti vainqueur, uni pour abattre, se partage pour rétablir. La perspective du pouvoir pour le parti triomphant, complique d'intérêts particuliers cette dispute philosophique. Les vieux amis de la réforme se divisent ; bientôt ils se craignent ; encore un moment ; et ils se détesteront plus qu'ils ne détestent leurs communs ennemis, qu'ils ne jugent plus redoutables. Tout est faction dans le parti de la vérité, tandis que le parti opposé devient de plus en plus compact par l'unité d'intérêt qu'une crainte commune y a fait naître.

Cependant le peuple, dont les intérêts matériels ne sont point engagés directement dans ces querelles, continue de regarder avec son bon sens, ne voulant et ne cherchant que la vérité, mais la voulant promptement, parce qu'il en a besoin. Il sait qu'elle n'est pas dans le vieux dogme : quoi qu'il arrive, il ne se ralliera pas à ses partisans ; mais il est étonné de ne plus trouver cette vérité dans la bouche de ses amis. Eux qui parlaient de si bon sens et avec tant d'humanité et de désintéressement, les voilà qui se perdent dans des systèmes inintelligibles, qui se divisent sur tous les points, qui se haïssent, qui deviennent évidemment égoïstes et ambitieux comme leurs adversaires. Qu'est devenu le zèle pur de ces apôtres de la nouvelle foi ? Où est la vérité promise ? Où est le bonheur qu'ils annonçaient au peuple ? C'était pour lui et pour lui seul qu'ils voulaient travailler ; et c'est pour eux-mêmes qu'ils combattent, se divisent, et oubliant le vieil ennemi, se déchirent entre eux. Voilà ce que fait ressortir avec soin l'ancien parti. À son tour, il attaque avec le raisonnement et le ridicule les plans proposés ; à son tour, il reproche l'égoïsme, il accuse d'ambition et d'hypocrisie ; il demande où l'on va mener ce pauvre peuple à qui on avait tant promis ; il lui fait honte d'avoir été dupe ; il lui fait honte d'avoir prêté sa force à des fourbes et d'avoir servi de moyen. Et comme le peuple souffre (car les temps de révolution sont pénibles à traverser), il lui fait sentir son malaise, qu'il oppose à son ancien bonheur, ou du moins à celui de ses pères, dont l'éloignement permet de tracer des tableaux de fantaisie. Écartant la question de la vérité du dogme ancien et des opinions nouvelles, il n'en atteste plus que l'intérêt, démoralisant ainsi de toutes ses forces la société, qu'il ne pourrait plus retenir par l'autorité de la vérité et du devoir. Et tout cela, il le fait répéter et prêcher partout : car il est uni, organisé ; il a la force constituée entre les mains, et ses adversaires n'ont que la parole.

Alors le peuple désespère de la vérité. Il ne voit plus que des trompeurs autour de lui ; il devient défiant envers tous, et pense qu'en ce monde l'affaire unique est d'être le moins malheureux possible ; que c'est folie de prêter l'oreille aux beaux discours et aux grands mots de vérité, de justice, de dignité humaine ; que la religion et la morale ne sont que des moyens de prendre le peuple et de le faire servir à des projets qui ne le touchent point. Il devient sceptique sur tout, sauf sur son intérêt ; et passant à l'indifférence pour tous les dogmes et pour tous les partis, estime que celui qui lui coûtera le moins sera le meilleur. On ne pourra plus lui mettre les armes à la main pour aucun ; nul n'en vaudra la peine. Sa religion, sa morale, sa politique, sa doctrine universelle et unique, c'est l'intérêt ; ses maîtres et ses meneurs sont parvenus à le rendre semblable à eux.

Son indifférence obtenue, c'est tout ce que veulent les partisans de l'ancien dogme. Ils s'inquiètent peu de prendre sur lui un ascendant moral, d'en être crus, aimés, estimés ; encore moins qu'il soit vertueux, religieux, heureux. Le peuple est indifférent, les voilà maîtres ; ils le savent, et leurs adversaires l'ignorent. Toute la confiance qu'avait inspirée à ceux-ci leur premier empire sur l'opinion, ils la gardent ; ils se croient sûrs d'elle et dorment tranquilles, attendant que le pouvoir leur tombe entre les mains sans qu'ils s'en mêlent, et n'avisant qu'à l'écarter de celles de leurs amis. Ils rient des progrès de leurs ennemis, et s'en consolent en songeant que le peuple est pour eux et que sans lui on ne peut rien de durable.

Enfin, le moment du réveil arrive. Après avoir longuement et sourdement ramassé ses forces et ourdi sa trame, après s'être assuré surtout la neutralité du peuple, le vieux régime éclate tout-à-coup, et laisse échapper sa vengeance longtemps contenue. Tous les souvenirs de sa défaite, de sa honte, du danger qu'il a couru, enflamment son ressentiment ; il est cruel comme la faiblesse humiliée, vindicatif comme l'hypocrisie ; de sanglantes exécutions le débarrassent de ses ennemis, et servent de préparation à un despotisme défiant et étroit comme la peur. Il se hâte de l'organiser. Instruit par ses revers, il songe avant tout à étouffer ce fatal esprit d'examen qui menaça de si près sa domination, et cette sainte moralité qui met les bras au service de ce qui paraît vrai. Il étouffe donc à la fois les lumières et la croyance à la vertu ; il y substitue la superstition ; il y substitue des formules, des pratiques, dont il se réserve l'explication, afin de contenter le sourd et impérissable besoin de règle morale qui gît dans le coeur humain, de façonner ce besoin à sa manière et de le diriger à son but. Ces temps sont affreux : il n'y a plus rien qui console et qui rappelle la dignité de la nature humaine, ni dans le pouvoir ni dans la société. Le peuple dégoûté des lumières et de la réforme, parait se prêter par calcul à l'éducation qu'on lui fait. Moyennant son intérêt matériel ménagé, il semble abandonner son intelligence et sa volonté à ses tristes précepteurs. On tremble de le voir passer bientôt, de l'indifférence qui souffre la superstition et de l'égoïsme qui la joue, à l'abrutissement qui s'y complaît et y ajoute foi. On désespère de lui et de la vérité, que lui seul par l'appui de sa force pourrait faire remonter au pouvoir.

Si l'on tourne ses regards vers la puissance qui régit cette société dégradée, on y voit des hommes habiles, corrompus, hypocrites, qui forment des élèves fanatiques sans vertu, qui auront leur habileté, leur indifférence sur les moyens, sans avoir comme eux la conscience de mal faire, et au contraire, qui auront la conscience que tout ce qui mène à un but regardé comme sacré est bon. Dans la main de ces maîtres effrayants, une affiliation puissante, qui couvre tout le pays d'un filet qui va se fortifiant et se perfectionnant de jour en jour, et une organisation administrative non moins forte et non moins soigneusement entretenue : partout la parole enlevée à toute doctrine contraire, et réservée aux agents du pouvoir ; nul espoir de voir tant de chaînes rompues, ni un terme à une si terrible progression de despotisme, de dégradation et d'indignité.

Mais ce n'est là qu'une crise salutaire et dernière, d'où sort la santé du corps social. Il semble que dans ces moments sans espoir, la dignité de la nature humaine fasse un effort surnaturel pour ne point succomber, comme la force vitale dans le dernier période d'une maladie violente. Ayez confiance, vous que la Providence fit naître dans ces tristes jours ! Un germe d'avenir et de vie fermente au sein de cette corruption, et ce que vous prenez pour la mort n'est qu'une métamorphose.

Il faut que la génération de ceux qui ont ruiné l'ancienne foi, passe. Son œuvre fut de détruire, jamais il ne lui sera donné de rétablir. C'est trop pour la faiblesse humaine de renverser le faux et de ressusciter le vrai. Leur vie s'est usée a combattre l'ancien dogme. Arrivés vieux à leur fin, leur vigueur défaillante s'est endormie dans le scepticisme, et leur esprit vide de croyances s'est laissé prendre à la morale des passions. Leurs ennemis en ont eu bon marché ; et témoin de leur impuissance, de leurs divisions, de leur dégradation, le peuple, qui avait encensé leur aurore, oubliant leurs nobles services et sa propre admiration, les a vus de sang-froid périr sur les échafauds. Ainsi ils n'avaient point en eux la force d'établir le dogme nouveau, et ils n'avaient point autour d'eux une génération confiante qui en voulût pour ses apôtres. Il fallait qu'ils succombassent sous leurs adversaires, après leur avoir porté le coup mortel, et qu'ils laissassent entre leurs mains cette société qu'ils avaient d'abord émancipée.

Mais ces premiers soldats de la réforme n'ont point vainement combattu ; ils ont rompu le charme, et pour les âmes jeunes et éclairées qu'ils élevèrent, ce charme ne saurait revivre. Le vieux régime a beau régner despotiquement, il est convaincu de fausseté. Lui-même a la conscience de son néant. Il ne peut sentir ce qu'il a besoin d'affecter. Et cette impuissance de croire à ses doctrines frappe de mort toutes ses paroles, et leur ôte toute force morale. Il le voit, et il opprime par faiblesse, et ne pouvant gouverner, il enchaîne. C'est une force sous laquelle on plie, mais qu'on méprise en lui cédant, pour peu qu'on ait de bon sens. Une génération nouvelle s'élève, qui a pris naissance au sein du scepticisme, dans le temps où les deux partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris : pour elle le vieux dogme est sans autorité ; pour elle le scepticisme a raison contre lui, mais il a tort en lui-même ; quand il a détruit, il n'en reste rien. Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères, et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à eux ; ils s'attachent à cette perspective ravissante avec enthousiasme, avec conviction, avec résolution. L'espérance des nouveaux jours est en eux. Ils en sont les apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du monde. Supérieurs à tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société. Ils jugent le passé, ils méprisent l'incrédulité du présent, ils abhorrent sa corruption. Ils ont foi à la vérité et à la vertu. Ou plutôt par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impérissables de la divinité, sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs cœurs, pour revivre par eux, et par eux rajeunir l'humanité.

Aussi ont-ils le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque. Ils comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans corrompus n'entendent pas. Ils savent ce que c'est qu'une révolution, et ils le savent, parce qu'ils sont venus à propos. Leurs pères n'ont aperçu que la première moitié de la tâche, et ils l'ont accomplie, éclairés sur la fausseté du vieux dogme, leurs mains l'ont renversé. Mais leur intelligence, absorbée par la grandeur de cette œuvre, n'a pu s'en dégager et embrasser d'autres perspectives.

Quant aux partisans du dogme ancien, ils n'ont compris ni pourquoi il tombait, ni ce qui s'ensuivrait. Par le malheur de leur position, ils n'ont pu voir dans la guerre avec les sceptiques, qu'une dispute de pouvoir. Vaincus d'abord, ils se sont estimés malhabiles ; vainqueurs à présent, ils en font honneur à leur bonne conduite, et ils s'arrangent pour demeurer à l'avenir les plus adroits et les plus forts. Plus que personne ils parlent de foi, de religion et de morale, mais par habitude et par calcul. Eux seuls n'ont point de croyance, point de religion, point de morale. Les sceptiques en avaient plus qu'eux ; ils croyaient au mal de l'erreur, c'était leur foi, et elle était vraie et sincère, et parce qu'elle était vraie, elle a prévalu contre l'erreur. Ce n'est point comme adversaires du vieux dogme qu'ils ont succombé, c'est comme adversaires de tout dogme. Ennemis de ce qui était faux, ils ont vaincu. Inhabiles à montrer le vrai, le besoin de croire a séparé le peuple d'eux, et les a livrés à la vengeance de leurs rivaux.

Mais maintenant leurs héritiers arrivent, sur la scène, nourris dans le mépris du vieux dogme, libres du soin déjà rempli de le réfuter, avides de nouveautés, et pleins des besoins de leur époque qu'aucun préjugé ne les empêche de ressentir. À eux se dévoile l'énigme qui avait échappé aux autres ; à eux le doute ne paraît plus la révolution, mais sa préparation. Ils aperçoivent l'autre moitié de la tâche, et sentent la nécessité de la vérité. Et parce que seuls ils la sentent, ils savent qu'en eux seuls est l'avenir, et par conséquent la force. Ils se sentent donc appelés, non plus à poursuivre la querelle terminée du scepticisme et du vieux dogme, non plus à réchauffer dans le peuple de vieilles haines personnelles, un enthousiasme usé ou des passions d'un autre siècle, mais à chercher la vérité, mais à découvrir la doctrine nouvelle à laquelle toutes les intelligences aspirent à leur insu, au nom de laquelle tous les bras s'armeront s'il y a lieu, qui remplira dans la croyance le vide laissé par l'ancienne et terminera l'interrègne illégitime de la force. Telle est l'oeuvre sainte à laquelle ils se dévouent dans le silence.

Cependant, ils ne peuvent demeurer insensibles aux misères de leur époque, ni perdre le sentiment du présent dans la contemplation de l'avenir. Le spectacle de ce que font leurs oppresseurs et de ce qu'ils préparent, la vue de ce peuple par eux corrompu, dégradé, malheureux, trompé, façonné avec un art exécrable à une longue servitude, tout, dans la scène de désolation qu'ils ont sous les yeux, enracine dans ces jeunes âmes, possédées de l'amour de la vérité et de la vertu, un dégoût amer de la société et une indignation profonde contre ses corrupteurs et ses maîtres. Ils n'en perdent pas leur foi, ils ne désespèrent pas pour cela de l'avenir. Mais ils ne croient pas que cet avenir soit fait pour eux. Ils n'osent même le promettre à leurs enfants, tant est lourde la tyrannie qui pèse sur eux, tant elle parait fortement tissée, tant il leur semble qu'il y a loin de ce qu'ils voient à ce qu'ils pensent.

Et comment se défendre entièrement des illusions du présent, et, faibles que nous sommes, quand il nous écrase, quand il dévore notre courte vie, l'apprécier à sa valeur et le réduire à ce qu'il pèse ? Comment, quand les événements semblent chaque jour démentir de plus en plus les prévoyances de la raison, résister à la passagère apparence du fait, et garder confiance en soi-même ? Ils ne savent pas que rien n'est si fragile qu'une domination purement fondée sur la force ; qu'un peuple sans foi à ses maîtres leur obéit mais les méprise, et n'attend qu'un revers pour leur échapper ; que des maîtres sans morale et sans croyances ne s'accordent pas longtemps ; qu'ils se détruisent après avoir détruit leur ennemi commun. Ils ne savent pas que le monde est plein de causes secrètes qui paraissent tout-à-coup à la voix de la Providence, et rompent brusquement comme un fil les plus habiles échafaudages humains. Ils ne savent pas enfin, dans leur isolement, que plusieurs pensent comme eux dans le secret de leur conscience ; qu'ils sont nombreux quand ils pensent être faibles, et que dans l'âme de tous les hommes opprimés, aveuglés, corrompus, il y a une voix sourde qui parle de liberté, de vérité et de vertu, et qui opère, quand le jour est arrivé, des conversions rapides qui entourent l'étendard de la bonne cause d'une foule imprévue de prosélytes.

Ils ne le savent pas, et ils fuient le monde, et ils vont mourir dans la solitude, loin de la boue du peuple et des yeux impies du pouvoir, leurs croyances proscrites et impuissantes. Échauffés par l'indignation et par le feu concentré d'une nature qui n'a rien à produire hors d'elle-même, tous les germes des hautes vertus, des grandes idées, des nobles sentiments, se développent avec rapidité, et s'élevant ensemble, appuyés, entrelacés, confondus, forment en peu de temps ces stoïques caractères qui éclatent dans les jours d'oppression, protestent contre elle tout à coup, tout à coup la renversent, et paraissent gigantesques aux siècles ordinaires, qui ne peuvent ni les expliquer, ni les égaler.

C'est dans cette retraite des véritables représentants de l'humanité (car le reste n'en a que la forme) que se retrouvent les grandes vérités morales, politiques, religieuses, destinées à gouverner le monde sous une face ou sous une autre, et que les formes de l'ancien dogme avaient étouffées. Elles se manifestent de nouveau au petit nombre qui n'en a point désespéré. Elles lui apparaissent pures de tout nuage et telles qu'elles sont, parce qu'elles rencontrent des intelligences neuves, sorties du scepticisme sans foi, mais avec le besoin d'en avoir une, conditions indispensables à la perception pure du vrai, et qui ne se reproduisent que dans ces époques. Alors recommence l'empire légitime de la vérité, et il y a entre elle et notre nature une sympathie si puissante, que son retour excite dans les âmes un amour et un enthousiasme inexprimables. Celui qui l'a reçue est changé. Ce n'est plus un homme, ce n'est plus un philosophe, c'est un prophète. Il est tellement dominé par l'ascendant de la vérité, qu'il s'oublie lui-même, qu'il se dévoue à elle, qu'il est elle : c'est la vérité personnifiée ; ses actions la parlent, sa voix la commande ; il n'a plus d'autre intérêt, plus d'autre affaire ; il est l'apôtre, il sera, s'il y a lieu, le martyr de la nouvelle loi.

On s'étonne dans les temps ordinaires de l'exaltation morale de pareils caractères. C'est qu'on n'a pas vu le spectacle hideux d'une société sans croyance, livrée tout entière à l'égoïsme. C'est qu'on n'a pas senti la dégoûtante oppression d'un pouvoir sans autre règle que son intérêt, sans autre borne que sa propre force, se faisant un jeu du parjure et de la fraude, et méprisant la morale et les hommes. C'est ce contraste qui manque à l'empire de la justice et de la vérité, pour faire sentir ce qu'il a d'admirable et de ravissant. C'est ce contraste qui le fait paraître à la fin des révolutions comme le salut du monde, qui fait de son avènement l'unique affaire de ceux qui l'ont pressenti, et qui rend cet avènement si nécessaire qu'aucune puissance humaine ne peut l'empêcher.

À mesure que le temps marche et qu'avec lui s'augmentent le dégoût de ce qui est et l'attente de la vérité, un grand nombre d'esprits, même parmi ceux qui n'ont point cherché, se trouvent plus ou moins illuminés. Tous seront des apôtres ou des prosélytes, des soldats ou des chefs de la foi nouvelle. Cette foi est déjà née. Elle vit dans l'esprit de plusieurs, elle est attendue par tous, car tous ressentent une vague inquiétude, dont elle est l'objet ignoré, et qu'elle seule peut apaiser. Ses ennemis sont usés, divisés, méprisés. Les anciens chefs ne sont plus, et malgré leur ardeur à former des élèves dignes d'eux, ils n'ont pu faire avec de l'ignorance et du fanatisme que des hommes plus méchants que redoutables. La force du parti n'a plus de nerf ; c'est une apparence qui va tomber en poussière ; tout le peuple l'abandonnera au premier mot, au premier signe. Enfin les temps sont arrivés, et deux choses sont devenues inévitables : que la foi nouvelle soit publiée, et qu'elle envahisse toute la société.

Comment ce grand phénomène se produira-t-il ? quelles circonstances particulières décideront son apparition un jour plutôt qu'un autre, dans tel lieu plutôt que dans tel autre ? Il n'y a rien ici de nécessaire et d'absolu. Tantôt le pouvoir se désorganise lui-même, et laisse le champ libre a qui veut régner ; tantôt un événement extérieur vient le pousser et détermine la manifestation de la vérité ; tantôt un fait trivial, imprévu, en apparence insignifiant, introduit sur la scène un homme qui parle, et cette étincelle allume l'incendie ; quelquefois c'est un prophète enthousiaste qui ne peut résister à la vérité qui le possède, et qui se produit tout-à-coup fort de sa mission et de son zèle. L'homme, le lieu, le moment, l'occasion n'y font rien : toujours est-il que la force des choses rend inévitable une promulgation qu'elle a préparée, et dont elle a d'avance abattu tous les obstacles. Ainsi s'accomplit la ruine du parti de l'ancien dogme et l'avènement du nouveau. Quant au vieux dogme lui-même, Il est mort depuis longtemps.



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