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Jean JAURÈS

Journal L'OEUVRE, "Jaurès parle", lundi 10 juillet 1922.


Tandis que la discussion sur l'enseignement secondaire est ajournée à la chambre, voici venir les distributions des prix et les vacances. Nous sommes aussi à la veille d'une douloureuse commémoration, le huitième anniversaire de la nuit tragique où périt Jaurès. Nous avons eu la joie de retrouver un de ses meilleurs discours, celui qu'il prononça le 31 juillet 1888 à la distribution des prix du lycée d'Albi. Bien qu'il soit demeuré célèbre, ce discours n'a encore été publié nulle part intégralement. Nous sommes heureux d'offrir cette belle chose à nos lecteurs: L'Oeuvre, Lundi 10 juillet 1922, n° 2474, pp. 1-2.

Discours prononcé par Jaurès, à la distribution des prix du lycée d'Albi, le 31 juillet 1888.



Vous devinez, avant que je l'exprime, l'émotion toute naturelle que j'éprouve en vous adressant quelques paroles de cette même place d'où, il y a cinq ans, j'avais l'honneur de vous parler comme professeur de ce lycée.

Je ne puis en vouloir à la politique de m'avoir pris puisqu'elle me ramène. Je retrouve notre cher lycée en plein succès, en pleine vaillance, puisqu'il offre aux familles un contingent de 37 bacheliers pour l'année qui vient de finir; je retrouve des collègues qui sont restés des amis et je sens avec orgueil que l'honneur qui m'est fait est une joie pour leur amitié.

D'autres, que je ne connaissais pas, sont venus depuis. J'ai fait bientôt leur connaissance dans nos cordiales réunions universitaires, et j'ai été bien heureux d'applaudir avec vous au discours si élevé, si vivant, et si fin, qui vous montrait la conquête du globe par l'homme, cet être aventureux, poussé dans l'inconnu par un singulier mélange d'intuition et d'erreurs, de fantaisie et de science, de calcul, de hasard, d'audace et de passion.

Quant à ces jeunes lycéens qui sont à la veille de nous quitter, ils étaient en cinquième ou en quatrième quand je suis parti, ils ont grandi depuis, ils se sont hâtés vers la vie, vers l'action, vers la liberté, mais je les rejoins par un circuit, avant qu'ils aient décidément franchi la porte, et ils ne m'échapperont pas tout à fait. J'aurais pu être leur maître, je ne suis plus que leur aîné, et, puisque j'ai été détourné , au moins pour un temps, du paisible sentier que nous suivions ensemble, puisque j'ai pu expérimenter ce qui nous reste dans une vie employée ailleurs des études de notre jeunesse, je veux leur dire, au moins en partie, ce qu'ils doivent à ce lycée, ce qu'ils emporteront d'ici dans le vaste monde.

Vous emporterez tout d'abord le sentiment ineffaçable et le besoin du beau. Ce n'est pas impunément que vous aurez goûté aux émotions de la science et de l'art. Il vous en restera toujours, au milieu même des affaires et des inévitables vulgarités de la vie, la curiosité forcée des grandes choses. Bien des formules de mathématique ou de chimie vous échapperont, mais vous garderez la notion des lois les plus hautes qui régissent le monde et le désir de vous initier aux grandes découvertes de la science. Je ne puis me rappeler sans un battement de coeur le pauvre laboratoire de collège où, pour la première fois, notre maître de chimie nous fit assister à la combinaison de deux gaz; c'était bien peu de chose, mais l'idée de l'activité spontanée des affinités secrètes, de la proportion, de la mesure, pénétrait soudain dans ce qui n'avait été pour nous jusque là que la matière inerte et stupide. Il nous semblait qu'une grande commotion d'intelligence et de vie secouait l'univers matériel. Et cette première étincelle a allumé dans nos esprits une curiosité qui ne pourra pas toujours se satisfaire complètement mais qui ne s'éteindra jamais.

De même, bien des dates de l'histoire ou de l'histoire littéraire tomberont de vos esprits, mais votre âme s'est mêlée pour toujours à l'âme même de la patrie, votre esprit s'est mêlé au génie humain et, quoique vous fassiez, le divorce n'est plus possible. Soudain, bien des souvenirs charmants des lettres classiques se ranimeront en vous et feront dans votre esprit comme un bruit d'abeilles réveillées le matin. L'artiste, l'orateur, le peintre, le musicien sont obligés souvent, pour vivre ou pour lutter, de gaspiller, et d'abaisser leur talent, mais il y a une heure où ils ont besoin de se ressaisir, de se retrouver tout entiers, de remplir, par une oeuvre privilégiée, toute l'idée qu'ils ont d'eux-mêmes, de sentir vibrer en eux tout leur génie et toute leur âme. Tous les hommes aussi, dans la routine forcée du métier ou de la profession, négligent leurs facultés supérieures, mais parfois aussi ils ont le besoin de se prouver à eux-mêmes, en admirant de nouveau ce qu'ils admiraient jadis, qu'ils ne sont point déchus, qu'ils peuvent gravir encore les sommets d'où leur jeunesse enthousiaste saluait la beauté du monde.

D'ailleurs, il est bien vrai que la beauté de la science et de l'art est consolatrice. De quoi souffrons nous bien souvent? De ce que nos efforts se perdent dans une apparente stérilité. De ce que nous ne nous sentons pas toujours, quelle que soit notre aspiration et quel que soit notre élan, l'humanité dont nous sommes progresser en fierté et en sagesse. Or les progrès incontestables et éclatant de la science nous font assister au triomphe de l'homme sur les choses, et nous nous prenons à espérer le triomphe de l'homme sur lui-même. L'oeuvre d'art, quand elle est vraiment belle, est quelque chose de complet, d'achevé. Les siècles en se succédant n'y ôtent et n'y ajoutent rien. Par là, elle nous donne une sensation de plénitude et de sublime repos. Certes, quand nous sommes fatigués par les platitudes et les vilenies que nous rencontrons sur notre chemin, nous pouvons trouver dans la vie elle-même un refuge contre les dégoûts de la vie. Les esprits élevés et les coeurs nobles ne manquent pas, auprès desquels nous pouvons nous reposer et nous refaire. Mais nous ne pouvons pas toujours les rallier autour de nous à l'heure même ou notre coeur est en détresse, et puis, par une sorte de pudeur qui résiste même à l'amitié, nous ne pouvons pas les admettre toujours à l'intimité de nos découragements et de nos peines.

C'est alors que le beau livre aimé et pur nous console. Il ne faut pas grand chose: une page qu'on lit debout, le livre en main; quelques vers qu'on se dit à soi-même à demi-voix; une belle gravure dont on s'enchante le regard, et notre âme est rassérénée. Vous entendrez dire à quelques esprits chagrins que cette beauté même de l'idéal que l'art nous révèle a pour effet d'humilier et d'attrister la vie; que la réalité nous paraît plus terne, que l'humanité nous paraît plus médiocre au sortir de ces beaux mensonges de l'art, qui sont beaucoup moins une consolation qu'une dérision. Ceux qui parlent ainsi se trompent. Goethe a remarqué avec profondeur qu'il ne faut point opposer l'art à la nature: l'art aussi fait partie de la nature; qu'il ne faut point opposer l'idéal à la réalité: l'idéal est la forme suprême de la réalité.

Qu'est-ce que l'art ? Qu'est-ce que l'idéal? C'est l'épanouissement de l'âme humaine. Qu'est-ce que l'âme humaine? C'est la plus haute fleur de la nature. Si bien que nos rêves, même les plus sublimes, ont leur racine profonde dans l'humble réalité. Avec quoi la musique nous arrache-t-elle à nos misères et nous ouvre-t-elle l'infini des songes? Avec quelques vibrations de l'air que la pesanteur retient captif au ras de terre. Dans cet air qui nous enveloppe, toute la vie a trouvé moyen par le cri, par la parole, par le murmure ou par le chant, de faire palpiter son âme, de livrer au souffle qui passe le secret de sa joie ou de sa douleur. Qu'est-ce à dire, sinon que l'âme est à son aise au milieu des choses, qu'elle peut s'y exprimer et s'y répandre et qu'il y a jusque dans les mouvements de la matière des enchaînements, des harmonies et des élans, par où les grands coeurs peuvent traduire ce qu'ils ont en eux de plus sacré.

La poésie nous transporte avec les beaux mots d'amour, de devoir, de tendresse, de pureté, de courage. Où les a-t-elle pris, sinon dans cette langue humaine qui n'est pas l'oeuvre artificielle d'une élite, mais qui est sortie des entrailles mêmes de l'humanité?

C'est déjà une singulière grandeur pour notre race qu'elle ait pu créer et faire vivre de la vie de l'art des types supérieurs de délicatesse, de loyauté, de bonté mais les génies qui les ont créés et animés de leur souffle ne les auraient point produits de leur âme, si leur âme même ne s'était pas nourrie dans la société humaine, presque à son insu, de douceur et de grandeur. Qui dira d'où viennent subitement au coeur, à certaines heures, l'abondance et la vie, l'allégresse et le courage? Peut-être d'un rayon qui a glissé en nous et qui, doucement, au fond de notre âme, a préparé une éclosion de joie. Peut-être de la senteur des prés et des bois qui s'est mêlée subitement à notre être pour le renouveler. De même qui dira d'où viennent, à ceux qui créent, les hautes inspirations? Peut-être d'un trait de vertu et d'honneur recueilli par eux au hasard de la vie. Peut-être d'une figure qui passait tout illuminée de franchise et de tendresse.

L'idéal ne se développe pas en eux comme une fleur artificielle, il y croît comme une fleur vivante faite de ce que la réalité a de meilleur et de plus doux. Donc l'idéal, bien loin de flétrir la réalité témoigne pour elle. Quand nous avons pratiqué les belles conceptions humaines, quand nous avons vécu avec les grandes âmes créées par l'art, ce n'est pas d'un regard morne et d'un coeur dédaigneux que nous retournons vers la vie; au contraire nos coeurs et nos yeux sont avertis et ils discernent mieux les trésors de beauté qui sont dans le monde, les trésors de bonté qui sont dans l'homme. La poésie a ajouté des sens plus subtils à notre âme qui écoute tout bas la croissance douce de la prairie et qui surprend dans les âmes à demi closes des floraisons secrètes de beauté et d'honneur. Et pour achever la pénétration réciproque de la réalité et de l'idéal, nous avons toujours la tentation et quelquefois la force de réaliser dans notre conduite, de traduire dans notre vie les belles conceptions admirées da nous. L'art fait ainsi descendre et retenir ses plus hautes inspirations au fond même de notre existence quotidienne comme le chêne transmet à la terre profonde, par le frisson de ses racines ébranlées, les grands souffles qui emplissent l'espace.

Votre cité, mieux que bien d'autres, vous invite à rechercher et à savourer le beau. Fondée par Rome comme un poste avancé quand Rome était civilisée déjà et que les chefs des cohortes pouvaient emporter avec eux des livres grecs; dotée par le moyen-âge féodal et religieux d'un robuste monument, église et citadelle, auquel la Renaissance a, en passant, attaché ses merveilles, elle met l'esprit en communication par une chaîne continue avec les formes diverses de la beauté. Avec son beau ciel, ses maisons de briques, ses jardins en terrasse et ses beaux ponts; avec sa place centrale bien exposée au soleil et qui rapproche tous les citoyens sous un tiède rayon d'hiver, avec sa cathédrale puissante, au pied de laquelle fleurit le baldaquin, avec les coteaux crayeux qui la bornent au nord et qui ressemblent aux collines du Latium, on dirait une ville italienne, faite surtout pour le culte de l'art et d'une sereine philosophie. Il n'est rien de plus beau, quand, vers le soir, on entre par le pont, que ces quais silencieux qui montent vers la cathédrale. Le vieux pont réfléchit dans la rivière, quand elle n'est point troublée comme le Tibre, l'ogive de ses arches qui dessinent sur le ciel et sous les eaux le cadre ovale d'un miroir. Le cheval que l'enfant mène boire s'avance à petits pas sur une langue de sable, et là haut, la puissante cathédrale fait amitié avec le soleil couchant. Il y a, entre sa couleur de brique et les rayons jaunissants ou pourpres du soir, de merveilleuses harmonies. L'édifice semble s'incorporer la lumière, qui revêt sa majesté pesante de légèreté et de douceur.

II est une autre chose que vous emportez du lycée, c'est ce sentiment de générosité humaine qui tient de ce que vous avez appris à comprendre et à aimer les hommes, quel que soit leur habit, quelle que soit leur condition.

Vous avez vu les grands drames de l'histoire soulever d'un seul jet toutes les âmes; vous avez vu les grandes révolutions religieuses et morales renouveler à la fois tous les coeurs; vous avez vu tous les hommes, les plus humbles comme les plus grands essayer de résoudre à leur manière le problème de la destinée ; vous avez vu tous les citoyens, les plus humbles comme les plus grands, aller dans les grandes crises au secours de la patrie: Vous avez vu les institutions arbitraires tomber, les préjugés de caste, de secte, s'évanouir, et les deux puissances, les seules légitimes et durables, se substituer à toutes les autres: la puissance de la vérité et la puissance du travail. Il vous paraît juste que tous les hommes puissent participer de la vérité, secouer les servitudes de la misère et trouver dans leur travail le moyen de mener vraiment une vie d'homme. Les transformations qui se préparent n'iront pas pour vous, enfants de la bourgeoisie, sans difficultés et sans orages ; mais de même que ces hardis marins, dont on parlait si bien tout à l'heure, n'ont pas craint d'échanger le calme de la cité contre les incertitudes et les tourmentes de l'océan; vous vous mêlerez sans peur, de tout votre esprit et de toute votre âme, aux grandes et troublantes questions qui remuent la profondeur des démocraties.

Ah ! jeunes gens, ne vous plaignez pas de l'heure à laquelle vous arrivez à l'action: elle est plus belle que beaucoup ne l'imaginent. Jamais peut-être une génération n'eut une oeuvre plus vaste à accomplir. Les jeunes gens qui sortaient du lycée sous le premier empire savaient que leur vie toute entière appartenait à la guerre et à la gloire. Plus tard, ceux qui débutaient sous la Restauration, sous Louis-Philippe, savaient que l'ère des guerres nationales était close, et qu'ils pouvaient donner toute leur âme à la conquête de la liberté, à la réalisation de la justice. Vous, vous êtes dans cette situation terrible, mais grande, que vous ne pouvez pas détourner votre pensée des périls qui peuvent menacer votre pays, des nécessités du salut national, et qu'en même temps, comme ces périls de guerre peuvent se dissiper sans éclater sur nous, vous devez, pour ne pas perdre votre force et votre vie, travailler dans votre pays à l'organisation de la fraternité humaine. Il se peut que vous soyez à l'avant-veille de la bataille; il se peut que vous soyez sur le chemin de la paix définitive, et que la fraternité des citoyens prépare, malgré qu'on en ait, la fraternité des peuples. La cloche vous appelle dans le lointain, et vous ne pouvez savoir si elle sonne pour vous le destin du combat ou la grande fête de l'humanité réconciliée. Vous marcherez en attendant, également prêts aux oeuvres de paix et aux oeuvres de guerre agrandissant votre esprit pour faire face à tous les problèmes et doublant votre âme pour y trouver toujours assez de tendresse pour les uns, assez de vaillance contre les autres. II faut, que derrière les barrières toujours plus hautes, dressées contre l'invasion, vous fassiez fleurir pour tous vos frères de France la justice et la joie. Il faut que par vous la terre française soit à la fois un camp et un jardin. Il dépend de vous, de votre énergie de soldats et de votre générosité de citoyens, que les peuples disent bientôt de notre France que jamais sous une armure plus forte ne battit un coeur plus doux!


Bibliographie :



 
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