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Jean JAURÈS Voici le texte du discours prononcé par M. Jaurès, vice-président de la Chambre des députés, à la distribution des prix du lycée d'Albi, en 1903 MESDAMES, MESSIEURS, JEUNES ÉLÈVES,
C'est une grande joie pour moi de me retrouver en ce lycée d'Albi et d'y reprendre un
instant la parole. Grande joie nuancée d'un peu de mélancolie; car lorsqu'on revient à
de longs intervalles, on mesure soudain ce que l'insensible fuite des jours a ôté de nous
pour le donner au passé. Le temps nous avait dérobés à nous mêmes, parcelle à parcelle,
et tout à coup c'est un gros bloc de notre vie que nous voyons loin de nous. La longue
fourmilière des minutes emportant chacune un grain chemine silencieusement, et un
beau soir le grenier est vide. Mais qu'importe que le temps nous retire notre force peu à peu, s'il l'utilise
obscurément pour des oeuvres vastes en qui survit quelque chose de nous? Il y a vingt
deux ans, c'est moi qui prononçais ici le discours d'usage. Je me souviens (et peut-être
quelqu'un de mes collègues d'alors s'en souvient-il aussi) que j'avais choisi comme
thème : les Jugements humains. Je demandais à ceux qui m'écoutaient de juger les
hommes avec bienveillance, c'est-à-dire avec, équité, d'être attentifs dans les
consciences les plus médiocres et les existences les plus dénuées, aux traits de lumière,
aux fugitives étincelles de beauté morale par où se révèle la vocation de grandeur de la
nature humaine. Je les priais d'interpréter avec indulgence le tâtonnant effort de
l'humanité incertaine. Peut-être dans les années de lutte qui ont suivi, ai-je manqué plus d'une fois envers des
adversaires à ces conseils de généreuse équité. Ce qui me rassure un peu, c'est que
j'imagine qu'on a dû y manquer aussi parfois à mon égard, et cela rétablit l'équilibre.
Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises
ou subies, c'est qu'il faut faire un large crédit à la nature humaine; c'est qu'on se
condamne soi-même à ne pas comprendre l'humanité, si on n'a pas le sens de sa
grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables. Cette confiance n'est ni sotte, ni aveugle, ni frivole. Elle n'ignore pas les vices, les crimes,
les erreurs, les préjugés, les égoïsmes de tout ordre, égoïsme des individus, égoïsme des
castes, égoïsme des partis, égoïsme des classes, qui appesantissent la marche de
l'homme, et absorbent souvent le cours du fleuve en un tourbillon trouble et sanglant.
Elle sait que les forces bonnes, les forces de sagesse, de lumière, de justice, ne peuvent se
passer du secours du temps, et que la nuit de la servitude et de l'ignorance n'est pas
dissipée par une illumination soudaine et totale, mais atténuée seulement par une lente
série d'aurores incertaines. Oui, les hommes qui ont confiance en l'homme savent cela. Ils sont résignés d'avance à
ne voir qu'une réalisation incomplète de leur vaste idéal, qui lui-même sera dépassé; ou
plutôt ils se félicitent que toutes les possibilités humaines ne se manifestent point dans
les limites étroites de leur vie. Ils sont pleins d'une sympathie déférente, et douloureuse
pour ceux qui ayant été brutalisés par l'expérience immédiate ont conçu de pensées
amères, pour ceux dont la vie a coïncidé avec des époques de servitude, d'abaissement et
de réaction, et qui, sous le noir nuage immobile, ont pu croire que le jour ne se lèverait
plus; Mais eux-mêmes se gardent bien d'inscrire définitivement au passif de l'humanité
qui dure les mécomptes des générations qui passent. Et ils affirment avec une certitude
qui ne fléchit pas, qu'il vaut la peine de penser et d'agir, que l'effort humain vers la
clarté et le droit n'est jamais perdu. L'histoire enseigne aux hommes la difficulté des
grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l'invincible espoir. Dans notre France moderne, qu'est-ce donc que la République? C'est un grand acte de
confiance. Instituer la République, c'est proclamer que des millions d hommes sauront
tracer eux-mêmes la règle commune de leur action; qu'ils sauront concilier la liberté et
la loi, le mouvement et l'ordre; qu'ils sauront se combattre sans se déchirer; que leurs
divisions n'iront pas jusqu'à une fureur chronique de guerre civile, et qu'ils ne
chercheront jamais dans une dictature passagère une trêve funeste et un lâche repos.
Instituer la République, c'est proclamer que les citoyens des grandes nations modernes,
obligés de suffire par un travail constant aux nécessités de la vie privée et domestique,
auront cependant assez de temps et de liberté d'esprit pour s'occuper de la chose
commune. Et si cette République surgit dans un monde monarchique encore, c'est
assurer qu'elle s'adaptera aux conditions compliquées de la vie internationale, sans
entreprendre sur l'évolution plus lente des autres peuples, mais sans rien abandonner
de sa fierté juste et, sans atténuer l'éclat de son principe. Oui, la République est un grand acte de confiance et un grand acte d'audace.
L'invention en était si audacieuse, si paradoxale, que même les hommes hardis qui, il y a
cent dix ans, ont révolutionné le monde, en écartèrent d'abord l'idée. Les constituants
de 1789 et de 1791, même les législateurs de 1792 croyaient que la monarchie
traditionnelle était l'enveloppe nécessaire de la société nouvelle. Ils ne renoncèrent à cet
abri que sous les coups répétés de la trahison royale. Et quand enfin ils eurent déraciné
la royauté, la République leur apparut moins comme un système prédestiné que comme
le seul moyen de combler le vide laissé par la monarchie. Bientôt cependant, et après
quelques heures d'étonnement et presque d'inquiétude, ils l'adoptèrent de toute leur
pensée et de tout leur coeur. Ils résumèrent, ils confondirent en elle toute la Révolution.
Et ils ne cherchèrent point à se donner le change. Ils ne cherchèrent point à se rassurer
par l'exemple des républiques antiques ou des républiques helvétiques et italiennes. Ils
virent bien qu'ils créaient une oeuvre, nouvelle, audacieuse et sans précédent. Ce n'était
point l'oligarchique liberté des républiques de la Grèce, morcelées, minuscules et
appuyées sur le travail servile. Ce n'était point le privilège superbe de servir la
république romaine, haute citadelle d'où une aristocratie conquérante dominait le
monde, communiquant avec lui par une hiérarchie de droits incomplets et décroissants
qui descendait jusqu'au néant du droit, par un escalier aux marches toujours plus
dégradées et plus sombres, qui se perdait enfin dans l'abjection de l'esclavage, limite
obscure de la vie touchant à la nuit souterraine. Ce n'était pas le patriciat marchand de
Venise et de Gênes. Non c'était la République d'un grand peuple où il n'y avait que des
citoyens et où tous les citoyens étaient égaux. C'était la République de la démocratie et
du suffrage universel. C'était une nouveauté magnifique et émouvante. Les hommes de la Révolution en avaient conscience. Et lorsque dans la fête du 10 août
1793, ils célébrèrent cette Constitution, qui pour la première fois depuis l'origine de
l'histoire organisait la souveraineté nationale et la souveraineté de tous, lorsque artisans
et ouvriers, forgerons, menuisiers, travailleurs des champs défilèrent dans le cortège,
mêlés aux magistrats du peuple et ayant pour enseignes leurs outils, le président de la
Convention put dire que c'était un jour qui ne ressemblait à aucun autre jour, le plus
beau depuis que le soleil était suspendu dans l'immensité de l'espace Toutes les volontés
se haussaient pour être à la mesure de cette nouveauté héroïque. C'est pour elle que ces
hommes combattirent et moururent. C'est en son nom qu'ils refoulèrent les rois de
l'Europe. C'est en son nom qu'ils se décimèrent. Et ils concentrèrent en elle une vie si
ardente et si terrible, ils produisirent par elle tant d'actes et tant de pensées, qu'on put
croire que cette République toute neuve, sans modèle comme sans traditions, avait
acquis en quelques années la force et la substance des siècles. Et pourtant que de
vicissitudes et d'épreuves avant que cette République que les hommes de la Révolution
avaient crue impérissable soit fondée enfin sur notre sol. Non seulement après quelques
années d'orage elle est vaincue, mais il semble qu'elle s'efface à jamais et de l'histoire et
de la mémoire même des hommes. Elle est bafouée, outragée; plus que cela, elle est
oubliée. Pendant un demi-siècle, sauf quelques coeurs profonds qui gardaient le
souvenir et l'espérance , les hommes, la renient ou même l'ignorent. Les tenants de
l'ancien régime ne parlent d'elle que pour en faire honte à la Révolution : "Voilà où a
conduit le délire révolutionnaire". Et parmi ceux qui font profession de défendre le
monde moderne, de continuer la tradition de la Révolution, la plupart désavouent la
République et la démocratie. On dirait qu'ils ne se souviennent même plus. Guizot
s'écrie : "Le suffrage universel n'aura jamais son jour". Comme s'il n'avait pas eu déjà
ses grands jours d'histoire, comme si la Convention n'était pas sortie de lui. Thiers,
quand il raconte la révolution du 10 août , néglige de dire qu'elle proclama le suffrage
universel, comme si c'était là un accident sans importance et une bizarrerie d'un jour.
République, suffrage universel, démocratie, ce fut, à en croire les sages, le songe
fiévreux des hommes de la Révolution. Leur oeuvre est restée, mais leur fièvre est
éteinte et le monde moderne qu'ils ont fondé, s'il est tenu de continuer leur oeuvre, n'est
pas tenu de continuer leur délire. Et la brusque résurrection de la République,
reparaissant en 1848 pour s'évanouir en 1851, semblait en effet la brève rechute dans un
cauchemar bientôt dissipé. Et voici maintenant que cette République qui dépassait de si haut l'expérience séculaire
des hommes et le niveau commun de la pensée que quand elle tomba ses ruines mêmes
périrent et son souvenir s'effrita, voici que cette République de démocratie, de suffrage
universel et d'universelle dignité humaine, qui n'avait pas eu de modèle et qui semblait
destinée à n'avoir pas de lendemain, est devenu la loi durable de la nation, la forme
définitive de la vie française, le type vers lequel évoluent lentement toutes les
démocraties du monde.
Or, et c'est là surtout ce que je signale à vos esprits, l'audace même de la tentative a
contribué au succès. L'idée d'un grand peuple se gouvernant lui-même était si noble
qu'aux heures de difficulté et de crise elle s'offrait à la conscience de la nation. Une
première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime, et il y avait goûté un si
haut orgueil, que toujours sous l'apparent oubli et l'apparente indifférence, le besoin
subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire. Ce qui faisait la force invincible de
la République, c'est qu'elle n'apparaissait pas seulement de période en période, dans le
désastre ou le désarroi des autres régimes, comme l'expédient nécessaire et la solution
forcée. Elle était une consolation et une fierté. Elle seule avait assez de noblesse morale
pour donner à la nation la force d'oublier les mécomptes et de dominer les désastres.
C'est pourquoi elle devait avoir le dernier mot. Nombreux sont les glissements et
nombreuses les chutes sur les escarpements qui mènent aux cimes; mais les sommets
ont une force attirante. La République a vaincu parce qu'elle est dans la direction des
hauteurs, et que l'homme ne peut s'élever sans monter vers elle. La loi de la pesanteur
n'agit pas souverainement sur les sociétés humaines; et ce n'est pas dans les lieux bas
qu'elles trouvent leur équilibre. Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal
ont été justifiés par l'histoire. Et ceux-là aussi seront justifiés qui le placent plus haut encore. Car le prolétariat dans
son ensemble commence à affirmer que ce n'est pas seulement dans les relations
politiques des hommes, c'est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu'il faut
faire entrer la liberté vraie, l'égalité, la justice. Ce n'est pas seulement la cité, c'est
l'atelier, c'est le travail, c'est la production, c'est la propriété qu'il veut organiser selon
le type républicain. A un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une
vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et
travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux,
administreront la production enfin organisée. Messieurs, je n'oublie pas que j'ai seul la parole et que ce privilège m'impose beaucoup
de réserve. Je n'en abuserai point pour dresser dans cette fête une idée autour de
laquelle se livrent et se livreront encore d'âpres combats. Mais comment m'était-il
possible de parler devant cette jeunesse qui est l'avenir, sans laisser échapper ma pensée
d'avenir Je vous aurais offensés par trop de prudence; car quel que soit votre sentiment
sur le fond des choses, vous êtes tous des esprits trop libres pour me faire grief d'avoir
affirmé ici cette haute espérance socialiste, qui est la lumière de ma vie. Je veux
seulement dire deux choses, parce qu'elles touchent non au fond du problème, mais à la
méthode de l'esprit et à la conduite de la pensée. D'abord, envers une idée audacieuse
qui doit ébranler tant d'intérêts et tant d'habitudes et qui prétend renouveler le fond
même de la vie, vous avez le droit d'être exigeants. Vous avez le droit de lui demander
de faire ses preuves, c'est-à-dire d'établir avec précision comment elle se rattache à
toute l'évolution politique et sociale, et comment elle peut s'y insérer. Vous avez le droit
de lui demander par quelle série de formes juridiques et économiques elle assurera le
passage de l'ordre existant à l'ordre nouveau. Vous avez le droit d'exiger d'elle que les
premières applications qui en peuvent être faites ajoutent à la vitalité économique et
morale de la nation. Et il faut qu'elle prouve, en se montrant capable de défendre ce
qu'il y a déjà de noble et de bon dans le patrimoine humain, qu'elle ne vient pas le
gaspiller, mais l'agrandir. Elle aurait bien peu de foi en elle-même si elle n'acceptait pas
ces conditions. En revanche, vous, vous lui devez de l'étudier d'un esprit libre, qui ne se laisse troubler
par aucun intérêt de classe. Vous lui devez de ne pas lui opposer ces railleries frivoles,
ces affolements aveugles ou prémédités et ce parti pris de négation ironique ou brutale
que si souvent, depuis, un siècle même, les sages opposèrent à la République,
maintenant acceptée de tous, au moins en sa forme. Et si vous êtes tentés de dire encore
qu'il ne faut pas s'attarder à examiner ou à discuter des songes, regardez en un de vos
faubourgs (note 1) Que de railleries, que de prophéties sinistres sur l'oeuvre qui est là!
Que de lugubres pronostics opposés aux ouvriers qui prétendaient se diriger
eux-mêmes, essayer dans une grande industrie la forme de la propriété collective et la
vertu de la libre discipline. L'oeuvre a duré pourtant; elle a grandi: elle permet
d'entrevoir ce que peut donner la coopération collectiviste. Humble bourgeon à coup
sûr mais qui atteste le travail de la sève, la lente montée des idées nouvelles la puissance
de transformation de la vie. Rien n'est plus menteur que le vieil adage pessimiste et
réactionnaire de l'Ecclésiaste désabusé : "II n'y a rien de nouveau sous le soleil". Le
soleil lui, même a été jadis une nouveauté, et la terre fut une nouveauté, et l'homme fut
une nouveauté. L'histoire humaine n'est qu'un effort incessant d'invention, et la
perpétuelle évolution est une perpétuelle création. C'est donc d'un esprit libre aussi, que vous accueillerez cette autre grande nouveauté
qui s'annonce par des symptôme multipliés: la paix durable entre les nations, la paix
définitive. Il ne s'agit point de déshonorer la guerre dans le passé. Elle a été une partie
de la grande action humaine, et l'homme l'a ennoblie par la pensée et le courage, par
l'héroïsme exalté, par le magnanime mépris de la mort. Elle a été sans doute et
longtemps, dans le chaos de l'humanité désordonnée et saturée d'instincts brutaux, le
seul moyen de résoudre les conflits; elle a été aussi la dure force qui, en mettant aux
prises les tribus, les peuples, les races, a mêlé les éléments humains et préparé les
groupements vastes. Mais un jour vient, et tout nous signifie qu'il est proche, où
l'humanité est assez organisée, assez maîtresse d'elle-même pour pouvoir résoudre par
la raison, la négociation et le droit les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la
guerre, détestable et grande tant qu'elle était nécessaire, est atroce et scélérate quand
elle commence à paraître inutile. Je ne vous propose pas un rêve idyllique et vain. Trop longtemps les idées de paix et
d'unité humaines n'ont été qu'une haute clarté illusoire qui éclairait ironiquement les
tueries continuées. Vous souvenez-vous de l'admirable tableau que nous a laissé Virgile
de la chute de Troie? C'est la nuit : la cité surprise est envahie par le fer et le feu, par le
meurtre, l'incendie et le désespoir. Le palais de Priam est forcé et les portes abattues
laissent apparaître la longue suite des appartements et des galeries. De chambre en
chambre, les torches et les glaives poursuivent les vaincus; enfants, femmes, vieillards se
réfugient en vain auprés de l'autel domestique que le laurier sacré ne protège plus
contre la mort et contre l'outrage, le sang coule à flots, et toutes les bouches crient de
terreur, de douleur, d'insulte et de haine. Mais par dessus la demeure bouleversée et
hurlante, les cours intérieures, les toits effondrés laissent apercevoir le grand ciel serein
et paisible, et toute la clameur humaine de violence et d'agonie monte vers les étoiles
d'or: Ferit aurea sidera clamor. De même, depuis vingt siècles, et de période en période, toutes les fois qu'une étoile
d'unité et de paix s'est levée sur les hommes, la terre déchirée et sombre a répondu par
des clameurs de guerre. C'était d'abord l'astre impérieux de Rome conquérante qui croyait avoir absorbé tous
le conflits dans le rayonnement universel de sa force. L'empire s'effondre sous le choc
des barbares, et un effroyable tumulte répond à la prétention superbe de la paix
romaine. Puis ce fut l'étoile chrétienne qui enveloppa la terre d'une lueur de tendresse et
d'une promesse de paix. Mais atténuée et douce aux horizons galiléens, elle se leva
dominatrice et âpre sur l'Europe féodale. La prétention de la papauté à apaiser le
monde sous sa loi et au nom de l'unité catholique ne fit qu'ajouter aux troubles et aux
conflits de l'humanité misérable. Les convulsions et les meurtres des nations du moyen
age, les chocs sanglants des nations modernes, furent la dérisoire réplique à la grande
promesse de paix chrétienne. La Révolution à son tour lève un haut signal de paix
universelle par l'universelle liberté. Et voilà que de la lutte même de la Révolution
contre les forces du vieux monde, se développent des guerre formidables. Quoi donc? La paix nous fuira-t-elle toujours? Et la clameur des hommes, toujours
forcenés et toujours déçus, continuera-t-elle à monter vers les étoiles d'or, des capitales
modernes incendiées par les obus, comme de l'antique palais de Priam incendié par les
torches Non! non! et malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses
déceptions, j'ose dire, avec des millions d'hommes, que maintenant la grande paix
humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves
travaillent : la démocratie, la science méthodique, l'universel prolétariat solidaire. La
guerre devient plus difficile, parce qu'avec les gouvernements libres des démocraties
modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous
par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe
tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de
relations, d'échanges, de conventions; et si le premier effet des découvertes qui
abolissent les distances est parfois d'aggraver les froissements, elles créent à la longue
une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et
une sorte de suicide collectif. Enfin, le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus
réfractaires tous les jours à l'ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et
de races. Oui, comme l'histoire a donné le dernier mot à la République si souvent
bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les
hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions.
Je ne vous dis pas : c'est une certitude toute faite. Il n'y a pas de certitude toute faite en
histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points
malades d'où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais
aussi qu'il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu'il
dépend de vous, par une volonté consciente délibérée, infatigable, de systématiser ces
tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères
ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Oeuvre difficile, mais non plus
oeuvre impossible. Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations
toujours plus vastes, conventions internationales d'ordre économique et social,
arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et
dans la lumière: ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la
génération qui se lève. Non, je ne vous propose pas un rêve décevant; je ne vous propose pas non plus un rêve
affaiblissant. Que nul de vous ne croie que dans la période encore difficile et incertaine
qui précédera l'accord définitif des nations, nous voulons remettre au hasard de nos
espérances la moindre parcelle de la sécurité, de la dignité, de la fierté de la France.
Contre toute menace et toute humiliation, il faudrait la défendre; elle est deux fois
sacrée pour nous, parce qu'elle est la France, et parce qu'elle est humaine. Même l'accord des nations dans la paix définitive n'effacera pas les patries, qui
garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l'oeuvre
commune de l'humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le
livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si
nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que
l'Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l'esprit de paix, saura trouver
les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleur
qui s'attachent à la conquête. Mais d'abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de
fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications mêmes justes
provoquent des représailles qui se flattent de l'être, où la guerre tourne après la guerre
en un mouvement sans issue et sans fin où le droit et la violence, sous la même livrée
sanglante, ne se discerneront presque plus l'un de l'autre, et où l'humanité déchirée
pleure de la victoire de la justice presque autant que sa défaite. Surtout, qu'on ne nous accuse point d'abaisser, ou d'énerver les courages. L'humanité
est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le
courage, aujourd'hui, ce n'est pas de maintenir sur le monde la nuée de la Guerre, nuée
terrible, mais dormante dont on peut toujours se flatter qu'elle éclatera sur d'autres. Le
courage, ce n'est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la
raison peut résoudre; car le courage est l'exaltation de l'homme, et ceci en est
l'abdication. La courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c'est de supporter
sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le
courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces; c'est
de garder dans les lassitudes inévitables l'habitude du travail et de l'action. Le courage
dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c'est de choisir un
métier et de le bien faire, quel qu'il soit: c'est de ne pas se rebuter du détail minutieux
ou monotone; c'est de devenir, autant qu'on le peut, un technicien accompli; c'est
d'accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition
de l'action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées
vers le vaste monde et des perspectives plus étendue. Le courage, c'est d'être tout
ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c'est de
comprendre sa propre vie, de la préciser, de l'approfondir, de l'établir et de la
coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c'est de surveiller exactement sa
machine à filer ou tisser, pour qu'aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un
ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des
travailleurs libérés. Le courage, c'est d'accepter les conditions nouvelles que la vie fait à
la science et à l'art, d'accueillir, d'explorer la complexité presque infinie des faits et des
détails, et cependant d'éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales,
de l'organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le
courage, c'est de dominer ses propres fautes, d'en souffrir, mais de n'en pas être accablé
et de continuer son chemin. Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mort d'un
regard tranquille; c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel; c'est d'agir et de se
donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort
l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense. Le courage, c'est de chercher la
vérité et de la dire; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de
ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements
imbéciles et aux huées fanatiques. Ah! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de
vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux
hommes d'exercer et d'éprouver leur courage, et qu'il faut prolonger les roulements de
tambours qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les coeurs! Ils
sonnaient alors un son héroïque; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et
vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C'est
pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais
en moi. (Note 1) L'orateur fait allusion ici à la Verrerie ouvrière d'Albi fondée et administrée exclusivement par les ouvriers qui y travaillent. (***Retour au texte***) Bibliographie :
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