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Georges CLÉMENCEAU

L'ÉGLISE, LA RÉPUBLIQUE ET LA LIBERTÉ

Édition Stock, Paris

1903

Discours prononcé au Sénat par M. G. CLÉMENCEAU, le 30 octobre 1902



M. Clémenceau. — Messieurs, je n'apporte pas le secours de ma parole à M. le président du conseil. Il n'en a pas besoin. Tout à l'heure, par mon vote je prendrai place dans les rangs de cette majorité républicaine qui oppose l'esprit de la Révolution française, exprimé dans la Déclaration des Droits de l'homme, à la contre-révolution de l'Église romaine dont la formule est le Syllabus (Très bien ! et applaudissements à gauche. — Murmures à droite.)

M. Méric. — La question est bien posée.

M. Clémenceau. — Je demande au Sénat la permission de ne pas discuter si M. Waldeck-Rousseau est plus ou moins impeccable et dans quelle mesure il lui a été permis d'exercer cette impeccabilité. Je ne me propose pas davantage de suivre les précédents orateurs dans la discussion juridique qu'ils ont apportée à cette tribune. Et cela pour deux raisons : la première, si je les ai bien compris, c'est qu'ils ont tous proclamé qu'il était fâcheux que M. le président du conseil n'eût pas simplement pris la mesure qu'ils lui reprochent contre une seule congrégation d'abord, pour porter ensuite la question devant les tribunaux. J'en conclus que, si M. Combes avait le droit de prendre cette mesure contre une seule congrégation, il avait le droit de la prendre contre toutes. (Réclamations à droite.) C'est une question politique à débattre entre lui et nous. Il y a une autre raison : c'est que la question est aujourd'hui devant les tribunaux, et que, n'étant pas jurisconsulte, je ne me sens aucune compétence pour dire aux juges quelle est l'opinion qu'ils doivent adopter.

Aussi bien les échauffourées de Bretagne — et ce n'est pas moi qui médirai des Bretons, mes chers collègues — les échauffourées de Bretagne ne sont, à bien regarder la vérité des choses, qu'un incident misérablement petit — je puis le dire sans offenser ceux de nos collègues qui y ont pris part de la grande lutte séculaire entre l'autorité théocratique de l'Église romaine et la résistance des sociétés civiles pour la liberté. (Très bien ! - Applaudissements à gauche.)

M. l'amiral de Cuverville. — Cela n'est pas exact.

M. Méric. — C'est votre opinion.

M. l'amiral de Cuverville. — C'est une question de liberté.

M. Clémenceau. — Si vous voulez m'écouter, mon cher collègue, vous verrez que je ne fuirai pas la discussion, et c'est avec vous-même tout à l'heure, si vous voulez me le permettre, que je discuterai la question de la liberté.

Aujourd'hui, je m'en rends bien compte — en entendant notre honorable collègue républicain M. Delobeau conclure tout à l'heure aux applaudissements de la droite en faveur de la justice et de la liberté je m'en rendais très bien compte — il y a une équivoque, il y a une confusion entre nous. La raison en est bien simple : c'est que le parti de la liberté, par la volonté du suffrage universel est actuellement au pouvoir, c'est qu'il exerce l'autorité civile, c'est qu'il lui incombe ainsi d'appliquer les règles légales de la liberté, tandis que le parti de l'autorité, vaincu devant le suffrage universel, en est réduit à faire appel à la liberté qu'il a toujours condamnée. Il en est résulté dans tout le pays, aussi bien en Bretagne, autant que j'ai pu le comprendre...

M. Hervé de Saisy. — Si vous êtes le parti de la liberté, qu'est-ce donc que la tyrannie ?

M. Clémenceau. — Je vais m'expliquer tout à l'heure. Je ne redoute pas les interruptions, et je vous promets de m'expliquer avec une telle franchise que vous ne puissiez douter de mon désir de vous donner satisfaction. Je ne viens pas ici pour attaquer les personnes. Je viens simplement exposer des idées. Veuillez m'écouter, vous répondrez à mes idées par d'autres idées. Je serai très heureux de vous entendre.

Je disais que la situation politique actuelle est obscurcie par une équivoque qui trouble la plupart des esprits. En voyant les religieux, les religieuses et leurs défenseurs marcher contre les soldats de la République française au cri de « Vive la liberté ! », comment ne s'y tromperait-on pas ? On s'y est si bien trompé que nous avons été témoins d'événements sans précédents dans notre histoire : des officiers refusant l'obéissance militaire et des jugements de conseils de guerre qui semblaient leur donner raison, jugements qui ont surpris, je puis le dire, l'unanimité du pays. Oui, ils ont surpris jusqu'aux conservateurs eux-mêmes, jusqu'aux modérés.

Je vois là le signe d'une anarchie mentale redoutable. Car, dans un pays de démocratie, rien n'est vraiment dangereux, si grave qu'apparaisse la situation, si agités que paraissent les esprits, quand les questions sont posées clairement. Alors elles sont bientôt résolues par le jeu naturel des institutions, dans le sens de la justice et de la liberté.

Il faut donc que les questions soient posées clairement, il faut qu'il n'y ait pas d'équivoque, il faut qu'on sache bien où est la liberté, quels sont les amis et les ennemis de la liberté.

Il y a eu des interpellations à la Chambre des députés, il y en a au Sénat. C'est pour m'expliquer à mon tour que je suis à cette tribune.

M. le président du conseil a répondu aux interpellateurs à la Chambre ; il a répondu aux interpellateurs au Sénat. Il ne m'appartient pas de critiquer ses paroles. Il est chef du Gouvernement ; il porte courageusement de lourdes responsabilités. Il lui a paru bon de s'enfermer dans la discussion où ses interpellateurs se sont plu à le confiner.

M. Halgan. — Vous l'avez trouvé trop modéré.

M. Clémenceau. — Je suis dans une situation bien différente. Je n'ai aucune responsabilité, je n'ai reçu de mandat d'aucun de mes collègues, je parle en mon nom personnel, et l'heure me paraît venue d'élargir la discussion pour rechercher qui nous sommes, qui vous êtes, ce que nous voulons, et comment nous le voulons. Cela est nécessaire.

M. le président du conseil n'a pu s'empêcher de prononcer à la tribune de la Chambre une phrase que je soumets à votre attention. Il a dit :

« Les fauteurs d'agitation se sont rendu compte que nos premiers actes n'étaient qu'une sorte de prélude nécessaire à l'oeuvre capitale que la démocratie attend de ses représentants. »

Qu'est-ce donc que cette oeuvre capitale de la démocratie et de ses représentants ? La question n'a pas été posée. Je la pose, et, en la posant, dans la mesure de mes faibles moyens je demande la permission d'essayer de la résoudre.

J'ai dit tout à l'heure que les incidents de Bretagne étaient misérablement mesquins. Je ne parlais pas de l'idée qui se trouvait en cause. Oh ! non ! Un grand mot a été prononcé, le plus grand de tous : on a dit que la liberté de conscience était en jeu. Un vote de majorité ne peut être en ce cas une réponse suffisante. Il faut que le parti républicain se présente à la barre de la nation française, qu'il s'explique, qu'il dise s'il est pour ou contre la liberté de conscience, et c'est pour prononcer cette parole que je suis à cette tribune.

Il faut savoir qui est pour la liberté de conscience ; qui est contre cette liberté. Et si nous découvrons que le parti républicain doit être par tradition, par définition, par nécessité, favorable au principe de la liberté. de conscience, il faut qu'il ait le courage d'en accepter hardiment toutes les conséquences. (Très bien ! très bien ! sur un grand nombre de bancs.)

Et d'abord, qui est-ce qui pose la liberté de conscience ? L'Église catholique romaine, cette Église catholique romaine qui jouit dans ce pays d'un privilège d'État et qui prétend, par surcroît, jouir de la liberté qui exclut le privilège. (Très bien ! À gauche.)

J'avoue, messieurs, que je suis surpris d'apprendre que c'est la liberté de conscience des catholiques qui est lésée dans ce pays. J'aurais plutôt pensé que c'était la liberté de conscience des incroyants qui se trouvait opprimée. Les incroyants subventionnent le culte catholique, et c'est le culte catholique qui se plaint que son droit n'est pas respecté ! (Rires approbatifs sur les mêmes bancs.) Véritablement, il faut savoir qui nous sommes et ce que nous voulons. Dans chaque commune, l'État subventionne une chaire pour enseigner le dogme catholique et faire acte d'hostilité contre le Gouvernement. Est-ce donc aux catholiques qu'il appartient de gémir sur leur liberté perdue ?

Messieurs, vous pouvez tous ici faire appel à la liberté de conscience. Les catholiques ont le droit de faire appel au parti républicain, au nom de ses principes.

Seulement, s'ils revendiquent vraiment toute la liberté, ils devront tôt ou tard la payer de leur privilège. (Très bien ! à gauche.)

Messieurs, quand nous parlons ainsi et quand nous réprimons des émeutes de moines, on nous dit que nous voulons détruire la religion. L'honorable M. Aynard ne s'en est pas fait faute à la Chambre des députés, et l'honorable amiral de Cuverville l'a dit clairement tout à l'heure.

M. l'amiral de Cuverville. — Je n'ai pas parlé de cela ; je ne sais pas ce que c'est que des émeutes de moines.

M. Clémenceau. — Vous ne m'avez pas compris, mon cher collègue. C'est certainement ma faute.

M. l'amiral de Cuverville. — Je vous ai trop bien compris.

M. Clémenceau. — Non. J'ai dit qu'on nous accusait, quand nous parlions ainsi et que nous réprimions des émeutes de moines, de vouloir détruire la religion, et que c'était l'accusation que vous aviez portée contre nous tout à l'heure.

M. l'amiral de Cuverville. — Non ! je n'ai pas porté cette accusation.

M. Clémenceau. — Le Journal officiel pourra témoigner que vous nous avez accusés de persécuter la religion. Or, quand on persécute la religion, c'est apparemment avec l'intention de la diminuer, sinon de la détruire.

Je veux rassurer votre foi religieuse. Les gouvernements ne peuvent rien sur les croyances. On a vu des religions naître, on a vu des religions mourir, mais on n'a pas vu des religions mourir sous l'action hostile des gouvernements.

M. l'amiral de Cuverville. — Vous avez parfaitement raison.

M. Clémenceau. — Les gouvernements ne peuvent rien d'autre pour les religions, que de leur donner une vitalité nouvelle en les persécutant.

M. l'amiral de Cuverville. — Absolument.

M. Clémenceau. — Laissez-moi parler, je vous en prie. Je vous ai écouté avec la plus grande attention, sans vous interrompre une seule fois.

Je dis que les gouvernements ne peuvent rien autre chose pour une croyance religieuse que de lui donner un nouveau ressort de vie en la persécutant.

M. l'amiral de Cuverville. — Nous sommes d'accord.

M. Clémenceau. — Alors, ce n'est pas la peine de m'interrompre. (Rires à gauche.) Je ne veux me livrer ici qu'à une discussion d'idées. Vous me rendriez le plus grand service en m'interrompant le moins possible, et seulement quand vous aurez une idée à m'opposer.,

M. le président. — Non, on ne doit vous l'opposer qu'après votre discours.

M. Clémenceau. — A la question de savoir si nous voulons ou non détruire la religion, je ferai, messieurs, cette réponse très nette qui sera le point de départ de toute ma discussion : Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas — et je m'en félicite — détruire une seule croyance dans une seule conscience ; mais nous voulons et nous pouvons détruire tout ce qui est de la politique romaine, tout ce qui est du gouvernement romain. (Très bien ! - Applaudissements a gauche.) Car il y a, dans l'Église romaine, deux choses qu'il faut distinguer et qui font toute l'équivoque de ce débat : la religion et le gouvernement ; il y a une religion catholique romaine, il y a une politique romaine, il y a un gouvernement romain.

La vérité — le catholicisme n'est pas né d'hier, il a une longue histoire, et cette histoire parle clairement à l'appui de ce que je viens de dire — la vérité, dis-je, c'est que le catholicisme romain est une théocratie, comme le veut d'ailleurs la logique de la doctrine religieuse elle-même. C'était bien, n'est-ce pas ? le grand moine de Cluny, le terrible Hildebrand — Grégoire VII — qui disait : « Si I'Église a reçu du Saint-Esprit le don de juger au spirituel, elle a, à fortiori, le droit de juger au temporel. » Et véritablement, je serais bien embarrassé moi-même de le contredire, car toute la question est seulement de savoir si l'Église a reçu le mandat de juger au spirituel ! (Rires approbatifs à gauche.)

M. de Mun, dans un discours célèbre opposait à la déclaration des Droits de l'homme les droits de Dieu. S'il avait plu à la Providence de faire valoir ses droits elle-même, que de conflits nous auraient été épargnés ! (Nouveaux rires sur les mêmes bancs.) Mais il n'en a pas été ainsi. Les droits de Dieu sont représentés sur la terre par une corporation d'hommes dont je ne nierai ni le dévouement ni le zèle, vertus qui sont d'ailleurs l'honneur de la nature humaine et dont il ne m'appartient de dépouiller personne, mais d'hommes qui joignent aux vertus humaines les faiblesses humaines, et qui, se trouvant détenteurs de la vérité absolue, qu'ils opposent aux vérités changeantes de notre infirmité, tendent naturellement à insinuer leur corporation dans l'État, à se substituer tôt ou tard à l'État lui-même, comme il appartient aux maîtres de la vérité éternelle.

Ce pouvoir politique de Rome, il n'est pas nouveau : il remonte aux premiers temps de l'Église, il remonte aux jours où l'évêque de Rome, pour succéder au prestige de l'empire païen des Césars, pour s'installer dans le cadre de la conquête romaine, a prétendu établir sa juridiction sur toute la chrétienté. Le pape, ce jour-là, est devenu César et, quand il a rencontré devant lui un autre César, le successeur de Charlemagne, quand il a vu se dresser devant lui un empire civil pour lui disputer la préséance, alors une guerre s'est allumée qui emplit tout le Moyen Age. Oh ! cette guerre, je ne m'attarderai pas à vous la raconter, vous la connaissez tous. Vous savez dans quelles conditions Hildebrand, devenu Grégoire VII, a mené la guerre contre Henri IV d'Allemagne, le successeur de Charlemagne. Vous trouverez, par la suite, tous les grands papes de l'histoire en lutte contre les rois de France pour la suprématie temporelle. Vous verrez Innocent III contre Philippe-Auguste : Le massacre des Albigeois fut le seul point sur lequel la royauté et l'Église réussirent à s'accorder. Vous trouverez Boniface VIII contre Philippe le Bel ; vous trouverez Jules II contre Louis XII ; vous arriverez à Henri IV de France, qu'en 1585 le pape déclare inhabile à succéder à la couronne, et qui doit se soumettre, passer sous les fourches caudines de l'Église pour régner. Il s'en tire en disant : « Paris vaut bien une messe ! » parole qui a été admirée et qui n'est rien qu'une formule cynique de soumission. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Et voici maintenant le Grand-Roi, le maître de la terre ; Louis XIV, le Roi-Soleil, lui aussi entreprend la lutte contre la papauté. Ah ! c'est un intéressant prédécesseur de M. Combes. (hilarité.)

Ce ne sont pas les pouvoirs qui lui manquent ! II n'est pas arrêté par un Parlement comme le nôtre, il n'a pas de compte à rendre aux Lamarzelle — je le dis, mon cher collègue, pour vous honorer — de ce temps-là. Mais, après une courte lutte, il est déplorablement vaincu. Je veux vous lire un des articles, le premier, le seul — je ne voudrais pas abuser des citations — de la déclaration de 1682 ; que le clergé, aujourd'hui encore, se refuse à professer...

M. Maxime Lecomte. — Il y est obligé.

M. Clémenceau. — ...à signer, ainsi que le Concordat lui en impose l'obligation. Ce premier article est ainsi conçu :

« Que saint Pierre et ses successeurs et l'Église elle-même n'ont reçu de puissance de Dieu que sur les choses spirituelles et non sur les choses politiques (civilium), le Seigneur ayant dit : 'Mon royaume n'est pas de ce monde', que, par conséquent, les rois et les princes ne peuvent être déposés directement ou indirectement, ni leurs sujets déliés du serment de fidélité par l'autorité des chefs de l'Église, et que cette doctrine doit être inviolablement suivie comme conforme à la parole de Dieu, à la tradition des pères et aux exemples des saints. »

Voilà la doctrine qu'aujourd'hui encore le clergé de France se refuse à admettre, à contresigner. Il ne consent pas à reconnaître la suprématie du pouvoir civil en France, sur le pouvoir spirituel romain.

Il n'est pas douteux que Louis XIV engageait la lutte dans les meilleures conditions de succès. Je ne veux pas en décrire les phases, je vous donnerai seulement connaissance du document qui en montre la fin :

« 14 septembre 1693. Lettre de Louis XIV à Innocent XII :

« Comme je cherche à faire connaître à Votre Béatitude mon respect filial par les plus fortes preuves que j'en puis donner, je suis bien aisé aussi de faire savoir à Votre Sainteté que j'ai donné les ordres nécessaires pour que les choses contenues dans mon édit du 16 mars 1682, touchant la déclaration faite par le clergé de France, à quoi les conjonctures passées m'avaient obligé, ne soient pas observées. »

Vous le voyez, le grand roi, après une longue lutte, se rend à merci.

Et Napoléon ? Vous connaissez l'histoire, elle est d'hier. Napoléon a employé, vis-à-vis du pape Pie VII, des procédures administratives, comme dit notre collègue M. de Lamarzelle, que la République répudie et qu'elle n'oserait pas employer vis-à-vis du dernier desservant de la dernière paroisse. (Assentiment à gauche.)

Voilà notre situation : et aujourd'hui, lorsque nous examinons cette suite historique d'actes, d'où découlent la tradition de l'Église et du pouvoir civil au regard l'un de l'autre, nous trouvons en dernier lieu la tentative de concordat de 1817, de ce concordat qui n'est jamais devenu une loi de l'État, mais qui, comme vous le savez, avait été signé par le roi Louis XVIII. Dans le concordat de 1817, Louis XVIII s'obligeait « à faire disparaître tous les obstacles qui s'opposent à l'exécution des lois de l'Église en France ». C'était la conquête pure et simple. C'est, encore aujourd'hui, la prétention de l'Église. Et c'est pourquoi dans cette lutte que nous soutenons aujourd'hui, nous revendiquons contre Rome d'abord, notre autonomie, le droit de nous appartenir.

Je suis remonté bien haut dans l'histoire, jusqu'à Hildebrand. Mais qu'y a-t-il de changé depuis ? Est-ce qu'un pape politique, comme Léon XIII, a rien retranché du Syllabus de Pie IX ? Est-ce qu'il est libre d'en retrancher quelque chose ? Et que dit ce Syllabus. ? Ah ! il faut le savoir. Je pourrais vous en infliger de longues citations. Je m'en garderai, mais cependant il est bon de lire un paragraphe de la fameuse encyclique Quanta cura de 1864, qui s'explique avec une clarté admirable sur la liberté de conscience et des cultes, qui vous est si chère aujourd'hui, mon cher collègue, monsieur de Cuverville. Voyons ce que dit le pape, et si vous déniez son autorité, si vous protestez contre sa maxime, je serai très heureux d'enregistrer vos protestations.

« Contrairement à la doctrine de l'Ecriture, de l'Église et des saints pères, certains hommes ne craignent pas d'affirmer que le meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconnaît pas au pouvoir l'obligation de réprimer, par la sanction des peines, les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande. En conséquence de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésiteront pas à favoriser cette opinion erronée que notre prédécesseur d'heureuse . mémoire, Grégoire XVI, appelait un délire, savoir, que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé et assuré dans tout État bien constitué et que les citoyens ont le droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu'elles soient par la parole, par l'impression ou autrement sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse la limiter. Or, en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne pensent pas, ils ne considèrent pas qu'ils prêchent une liberté de perdition... »

Et alors ne vous étonnez plus de l'article 15 du Syllabus, qui condamne en termes exprès cette proposition : « il est libre à chaque homme d'embrasser ou de professer la religion qu'il aura réputée vraie d'après les lumières de sa raison. » Voilà votre doctrine de gouvernement.

M. Méric. — On n'interrompt plus !

M. Clémenceau. — Il me semble que la question commence à s'éclaircir et que la liberté des cultes, la liberté de conscience peuvent distinguer enfin dans cette Assemblée leurs véritables défenseurs et leurs véritables adversaires. Il y a quelques jours, l'honorable président du conseil rappelait à la tribune les paroles de M. de Mun disant : « Nous sommes les soldats d'une idée, et cette idée, c'est la contre-révolution par le Syllabus. » Vous venez de l'entendre ; le Syllabus. Il glorifie les paroles de Grégoire XVI : la liberté de conscience et des cultes est un délire. Et, tout à l'heure, quand je disais que l'Église catholique était à la fois une religion et un gouvernement, personne ne m'a demandé de le prouver et on ne pouvait pas me le demander, parce qu'il me suffisait de citer l'article du Syllabus qui dit : «L'Église ne doit pas se réconcilier avec le progrès, avec le libéralisme, avec la civilisation moderne ?»

Vous êtes donc un gouvernement, et c'est le malheur ; car, dès que l'on ose se mettre en opposition avec quelque organe de votre politique d'Église, vous criez qu'on persécute la religion.

Non, nous ne voulons persécuter personne. Et, en ce qui me concerne, le jour où votre religion serait atteinte dans sa liberté légitime, vous me trouveriez à côté de vous pour la défendre — au point de vue politique, bien entendu, car au point de vue philosophique, je ne cesserai d'user de ma liberté pour vous attaquer.

Mais ce n'est pas de religion qu'il s'agit à cette heure. Le pape est le roi des rois. Les monarques sont les préfets de sa puissance. Ils sont sous sa main. Mais ils ne se sont pas toujours soumis de bonne grâce, comme je vous l'ai montré tout à l'heure. L'Église alors a bien voulu composer. Elle n'a pu imposer sa règle spirituelle et la confondre avec la règle temporelle, nulle part, si ce n'est dans les États du pape, et je n'ai jamais entendu soutenir que les États du pape eussent donné au monde un modèle de gouvernement. Partout ailleurs le pape, comme chef de gouvernement, a conclu des trêves, des pragmatiques sanctions, des concordats.

J'appelle votre attention, messieurs, vous qui êtes certainement très jaloux de l'indépendance française, sur le caractère bizarre de ces traités qui font résulter la condition, le régime de citoyens français, non pas d'une loi française comme il serait bien naturel, mais d'un accord du gouvernement français avec un gouvernement étranger. Il y en a un exemple qui est commun : vous pouvez produire à votre barre le dernier curé de village et lui demander s'il reconnaît les articles organiques : il vous dira qu'il ne les reconnaît pas ; et si vous lui demandez pourquoi, il vous dira : « le pape ne les a pas approuvés ». C'est une loi française pourtant, et ce curé est Français. Comment se fait-il que ce curé français, pour obéir à une loi française, ait besoin de la permission du pape romain ? Tel est, parmi nous, le danger de ces concordats.

Mais ceci n'est qu'un côté, et un côté relativement secondaire de la question. Le point capital pour nous, en ce moment est de chercher quels sont des organes de ce gouvernement romain. Vous les connaissez bien. A ce double caractère de l'Église romaine, religieuse par une face, politique par l'autre, répondent deux hiérarchies aboutissant toutes deux au Vatican, l'une plus religieuse, mais politique tout de même, le clergé séculier ; l'autre plus politique, plus militante, entraînant généralement le clergé séculier à sa suite, mais religieuse malgré tout ; c'est le clergé régulier, la congrégation. Cette congrégation n'est pas nouvelle dans l'État ; elle a une longue histoire. A la Révolution, il y avait 60,000 moines en France, il y en a 150,000 aujourd'hui. Leur voeu de pauvreté les a rendus propriétaires d'une somme qu'on évaluait dernièrement au chiffre de 1 milliard, qui est certainement inférieur à la vérité. Retirés du monde, les moines sont partout répandus dans le monde. La congrégation plonge ses racines dans tous les compartiments de l'État, dans toutes les familles. Et de toute sa puissance elle enserre, pour notre malheur, cette société moderne, ce progrès, ce libéralisme que le Syllabus a condamnés.

Oh ! messieurs, je ne nierai ni la charité, ni le dévouement dont les hommes de tout habit peuvent donner l'exemple. C'est, je l'ai dit, l'honneur de la nature humaine. Je dis seulement que les ordres monastiques exercent cette charité et ce dévouement par des moyens d'un organisme théocratique d'ancien régime, au profit d'intérêts politiques qui sont contraires à ce libéralisme, à cette civilisation moderne et à ce progrès que nous sommes résolus à faire prévaloir contre le Syllabus.

Et le problème, pour nous, n'est pas, comme vous paraissez le croire, de supprimer ni la charité ni le dévouement des hommes et des femmes engagés dans la congrégation, mais de faire que leurs vertus s'exercent selon le droit commun, dans les voies ouvertes à l'activité de tous par la liberté. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Eh bien, messieurs, parlons de la liberté. Qui l'a donnée à ce pays-ci ? A qui la doit-on ? Ilme semble que c'est au parti républicain.

Il n'est pas besoin d'une longue revue historique, et je n'ai garde de vous l'imposer, pour découvrir que tous les partis monarchiques ont refusé la liberté à ce pays, et qu'aucun gouvernement n'a pu vivre avec la liberté, sauf la République. (Vifs applaudissements à. gauche.) Et sous quelle avalanche d'outrages, d'injures et de calomnies, tous les matins !

C'est nous qui avons donné la liberté de la presse, la liberté de la parole, la liberté du Parlement et la liberté d'association, ne l'oubliez pas. C'est nous qui avons donné tout ce qui fait la liberté en France. Et notre, tache est loin d'être achevée. Aucun autre Gouvernement ne peut revendiquer cet honneur. Il y a ici des hommes qui représentent tous ces Gouvernements qui se sont succédé dans le siècle passé ; qu'ils viennent à la tribune me contredire ! Personne ne le fera, personne ne pourra le faire.

Et vous croyez que lorsque nous avons un tel passé derrière nous, un passé qui nous engage, qui nous oblige, à poursuivre notre route dans la voie d'une liberté toujours plus grande, malgré certaines hésitations, bien explicables, vous croyez que nous allons ainsi, du jour au lendemain, revenir sur nos pas, supprimer tout ce qui fait notre force, en gardant seulement de la liberté les moyens d'attaque dont vous disposez contre nous. C'est un enfantillage.

M. Wallon. — C'est 1789 qui a donné la liberté, c'est, 1793 qui l'a supprimée.

M. Clémenceau. — Mon vénérable collègue, monsieur Wallon, je vous remercie de votre interruption. Elle me sera. très utile plus tard. Mais je vous demande la permission d'ajourner ma réponse.

Contre qui avons-nous conquis la liberté ? Contre vous, messieurs de la droite, contre vous, qui êtes le parti de l'autorité, qui gouvernez par l'autorité et qui n'avez jamais eu d'autres propos que de gouverner par l'autorité. Il a fallu que vous fussiez vaincus par nous pour que tous les Français pussent jouir de la liberté (Très bien ! et applaudissements à gauche), non pas vous personnellement, puisque, vos amis étant au pouvoir, la liberté, pour vous, comme pour l'église romaine, n'était qu'un privilège ! (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il y a quelques instants, j'entendais faire d'éloquents appels à la justice. Les orateurs parlaient des abominations qu'à leur avis M. le président du conseil a commises, du peu de cas qu'il faisait des juges, et je me souvenais qu'autrefois — j'avais dix-huit ans — j'ai vu mon père partir pour l'Algérie sans jugement, messieurs de la droite, sans un interrogatoire ! (Vifs applaudissements à gauche.)

M. Hervé de Saisy. — C'était un attentat contre la justice, c'était abominable !

M. Clémenceau. — Je n'attendais pas moins de vous, mon honorable collègue, et j'étais sûr de votre protestation. Mais, permettez-moi de vous le dire, si vous aviez été sur ces bancs en 1858, vous n'auriez pas pu protester, et voilà ce que je dénonce ! (Nouveaux applaudissements à gauche.) Alors, il n'y avait pas de liberté de la presse, il n'y avait pas de liberté parlementaire, et personne ne s'est trouvé en mesure d'élever la protestation que vous faites tardivement à cette heure.

Qui est-ce qui a donné cette liberté de la presse et cette liberté parlementaire, et contre qui gagnées ? Le parti républicain contre le parti de l'Église. Aussi, quand vous parlez de liberté, je dresse l'oreille et j'écoute, et je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans vos réclamations. Mais il faut admettre que, si vous avez le droit au respect de votre liberté, vous n'êtes pas le parti de la liberté, vous êtes le parti de l'autorité, de l'autorité en détresse (Applaudissements prolongés sur les mêmes bancs) de l'autorité vaincue, et vous faites comme Panurge qui, dans sa grande tempête, après avoir invoqué vainement tous les saints du Paradis, invoquait le diable aussi, en se disant : Peut-être viendra-t-il à mon secours ! (Rires approbatifs à gauche.)

Vous invoquez le diable, la liberté, la liberté que vous avez toujours condamnée, et vous avez raison parce que la liberté vous entendra, et tout à l'heure, au nom de la liberté je défendrai vos réclamations dans ce qu'elles ont de légitime.

Messieurs, ces congrégations dont je parlais tout à l'heure, elles sont arrivées, après une possession séculaire, à la veille de la Révolution française, dans quelle situation ?

Le clergé avait un revenu de 200 millions quand le budget de la France n'était que de 500 millions. L'Église avait un revenu de 200 millions, telle congrégation avait un revenu de 8 millions, et il y avait 1 million et demi de pauvres dans un royaume de 26 millions d'habitants. Elle avait accaparé le prétoire par ses tribunaux d'officialité, en disant que tout procès supposait un tort, tout tort, un péché, et que le péché relevait de l'Église.

Elle avait accaparé la mairie, qui a été reconquise sur elle par la reprise de l'état civil. Le mariage, la naissance, la mort étaient dans ses mains. En dehors d'elle il n'y avait que des naissances illégitimes.

Elle avait accaparé l'enseignement, et les trois quarts de la France ne savaient pas lire ! (Sourires à gauche.) Et elle refusait l'impôt, je vous prie de vous en souvenir. Elle était le premier ordre. L'ordre du clergé était le premier dans l'État, au-dessus de la noblesse. La noblesse payait encore les vingtièmes, la capitation ; le clergé ne payait rien ; et Boniface VIII lui refusait même la faculté des dons gratuits.

Les congrégations enseignaient ; et comment enseignaient-elles ? Elles pratiquaient la liberté par la révocation de l'édit de Nantes. Personne ne peut ignorer ici que ce sont les moines qui l'ont imposée à Louis XIV. Elles pratiquaient la liberté d'enseignement en enlevant les enfants de cinq ans aux familles protestantes pour les convertir d'autorité. Et, en 1780, quand il s'agissait de rendre un état civil aux protestants, qui en avaient été privés pendant un siècle, le clergé s'assemblait pour dire à Louis XVI que « le trône et l'autel seraient en danger si on permettait à l'hérésie de rompre ses fers ».

Convenez que j'ai trop facilement raison de vos cris de «Vive la liberté ! »

M. Halgan. — Vous oubliez de dire que les congrégations ont fourni des professeurs à Voltaire et à bien d'autres !

M. Clémenceau. — Je le dirai tout à l'heure.

M. Maxime Lecomte. — Elles ont fait un bon élève.

M. Clémenceau. — C'est un élève dont elles ne se sont pas vanté.

Mais tout à l'heure, vous me verrez parler en faveur de la liberté de l'enseignement...

M. Halgan. — Vous me satisferez.

M. Clémenceau. — Si vous voulez seulement m'en donner le temps.

La nuit du moyen âge est terminée, l'histoire de l'ancien régime s'achève, la monarchie s'écroule et l'Église subit le sort de la monarchie.

Les trois États se réunissent à Versailles, nous sommes en mai 1789. En juin, les trois États sont devenus l'Assemblée nationale. L'ordre ancien est fini, il s'agit de créer un ordre nouveau.

Dès le 8 août, avant la Déclaration des Droits de l'homme, qui est de la fin d'août, un membre de la noblesse, je tiens à vous en faire honneur, messieurs, (l'orateur désigne la droite) le marquis de Lacoste propose une résolution disant que les ordres monastiques sont supprimés : le marquis de Lacoste était un précurseur.

La motion ne parut pas opportune : on attendit. On n'attendit pas longtemps. La Déclaration des Droits de l'homme est de la fin d'août 1789. En février 1790, la motion du marquis de Lacoste reparaît et, cette fois — admirez la rencontre — ce sont les modérés qui portent la question devant l'Assemblée. Vous avez Roederer, de La Rochefoucauld (Se tournant vers la droite) - Saluez, messieurs

M. le comte de Blois. — On l'a massacré.

M. Clémenceau. — Je ne vois pas ce que cela pourrait prouver contre la générosité d'esprit qui l'a poussé à rechercher de bonne foi les conditions nécessaires de l'établissement de la liberté dans sa patrie.

M. le comte de Blois. — Cela a été sa récompense.

M. Clemenceau. — Je vous prie de croire, mon cher collègue, que, si on a massacré quelques monarchistes et beaucoup de républicains, cela ne peut en rien influer sur l'opinion que je peux avoir en ce qui concerne les congrégations. Ce sont des questions d'ordre individuel qui n'ont rien à faire ici. Nous verrons tout à l'heure Louis XVI ratifier la suppression des ordres monastiques, et l'échafaud du 21 janvier 1793 ne prouvera ni pour ni contre la mesure.

M. le comte de Blois. — Je demande la parole.

M. Clémenceau. — J'ai cité Roederer et de La Rochefoucauld, je cite Pétion, Barnave, Garat, Thouret, tout le parti modéré décrétant la suppression des ordres monastiques. Notre vénérable collègue, M. Wallon, disait l'autre jour avec infiniment d'esprit que l'épithète de radical lui avait toujours paru le superlatif de libéral. Pour ma part, c'est une définition que j'accepte, je le prie seulement de remarquer, qu'en 1789 l'épithète de « modéré » était un diminutif et fut quelquefois même un augmentatif de révolutionnaire.

Eh bien, la discussion s'engage, et sauf M. de La Rochefoucauld, qui se borne à invoquer l'argument utilitaire, et la nécessité de faire droit a l'opinion publique, tous les autres orateurs, tous les orateurs modérés et particulièrement Barnave et Garat insistent sur ce fait capital, qu'il faut supprimer les ordres monastiques parce qu'ils sont constitués en violation de la Déclaration des Droits de l'homme.

Barnave dit : « En se mettant hors de la société, les ordres monastiques sont contraires à la société. »

Carat : « Les ordres monastiques sont la violation la plus scandaleuse des Droits de l'homme. »

C'est comme sanction de la Déclaration des Droits de l'homme que les ordres monastiques sont supprimés.

Messieurs, le fait est intéressant parce que, depuis, l'argument a fait le fond de la campagne contre les ordres monastiques, et parce que la même question qui s'est posée devant la Constituante se pose encore aujourd'hui devant nous, puisque les ordres monastiques, malgré la loi, se sont reconstitués.

Quelle est donc la véritable doctrine de l'association et de la congrégation, en droit ?

La Constituante a voté la loi du 17 février 1790, ainsi conçue : « Les ordres religieux sont et demeurent supprimés en France, sans qu'il puisse en être établi d'autres à l'avenir. » Louis XVI a ratifié. C'est encore la loi de l'État.

Quelle est la véritable doctrine de cette loi sur laquelle les Assemblées parlementaires d'aujourd'hui auront bientôt peut-être à se prononcer ?

C'est sur ce point que je tiens à m'expliquer. Supprimer les congrégations, cela parait à première vue, je n'ai nulle envie de le nier, un acte attentatoire à la liberté. Je prétends que c'est, au contraire, une conséquence nécessaire de la liberté.

A droite, ironiquement. Vive la liberté !

M. Clémenceau. — Messieurs, si vous considérez quelle a été l'idée primordiale d'où est sortie la Révolution française, vous reconnaîtrez très vite que la doctrine commune à tous, modérés ou révolutionnaires, a été celle-ci : La créature humaine, en naissant, apporte certains droits inaliénables contre lesquels le corps social ne doit faire aucune entreprise et que l'homme lui-même ne peut pas abdiquer. Voilà la doctrine. Il y a des droits inhérents à l'existence de l'homme.

M. Hervé de Saisy. — C'est très vrai !

M. Clémenceau. — C'est très vrai, dites-vous ? Je suis heureux d'enregistrer votre observation. Et je le dis sans ironie, je vous assure.

M. Hervé de Saisy. — Je ne l'aurais pas méritée. .

M. Clémenceau. — L'homme apporte, en naissant, des droits à l'existence, et le socialisme plus tard dira : Tous les hommes ont des droits égaux à toute l'existence. On n'a pas encore argué contre cette doctrine ; on n'a pu soutenir que certaines créatures humaines ont des droits supérieurs. Non, doctrinalement, tout le monde est maintenant obligé d'admettre que toutes les créatures humaines ont des droits égaux.

Mais, s'il en est ainsi, sur quelle idée se fonde la congrégation ?

On confond souvent le mot « congrégation » avec le mot « association » ; les deux termes, pourtant, sont contradictoires. Dans congrégation il y a l'idée de troupeau, et ce n'est pas sans raison. L'ancien régime n'a pas connu la liberté d'association, il n'a connu aucune liberté ; il n'a permis et il ne pouvait permettre que des groupements d'autorité, de domination pour les uns, de servitude pour les autres. La congrégation, personne ne pourrait le soutenir, n'est pas une association constituée en vue du développement de l'individu ; c'est un groupement d'autorité absolue, c'est un organe du gouvernement théocratique. Et aujourd'hui, par cette même loi dont vous vous plaignez, lorsque nous avons donné la liberté d'association, qu'avons-nous fait ? Nous avons fait, de la liberté de s'associer le droit commun. Dans quelles conditions ? Interrogez les lois sur les sociétés civiles et vous verrez que chaque individu apporte dans l'association l'intégralité de son droit, qu'il en concède une partie dans des conditions strictement déterminées, visées par les statuts, qu'à chaque moment si les statuts sont violés il peut réclamer et traduire l'association en justice ; que le Gouvernement surveille lui-même l'exercice de ce droit d'association, la façon dont les statuts sont observés ; qu'à tout moment le procureur de la République peut intervenir et déférer le conseil d'administration aux tribunaux ; et comparez cette association de liberté avec la congrégation où l'individu, en entrant, a abdiqué sa personnalité elle-même (Très bien ! à gauche). Le droit d'initiative, la liberté, la responsabilité, vous les avez remplacés par l'obéissance ; le droit à la famille, fondement de l'État, vous l'avez remplacé par le célibat obligatoire ; le droit à la propriété personnelle, vous l'avez remplacé par la mainmorte. Rome est tout, l'homme n'est rien ! (Très bien ! à gauche.)

Le droit d'être, le maintien de la personnalité humaine, vous l'avez remplacé par la suppression de la créature réduite à l'état de cadavre. On vous a donné la vie et vous en avez fait la mort : Eh bien, je dis que l'on n'a pas plus le droit de réduire le corps en esclavage que l'être moral, c'est-à-dire ce qui fait l'homme par excellence. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.)

Je dis qu'il n'y a pas de droit contre le droit pour chacun de vivre et de développer la plénitude de sa personnalité. ( Très bien ! très bien !) Je dis qu'il n'y a pas de liberté de la servitude et que, pour que la liberté soit, il faut que les organes de tyrannie et d'oppression théocratique cèdent la place à la liberté. (Applaudissements à gauche.)

On alléguera que les voeux ne sont plus reconnus aujourd'hui et que cela peut suffire. Non, messieurs, car ces voeux, qui ne sont pas reconnus, existent ; ils vivent dans l'État, ils ont un privilège, ils font échec à la liberté, et je prétends que la liberté ne sera pas, aussi longtemps que les organes de l'ancienne théocratie n'auront pas disparu de notre territoire.

Messieurs, ce n'est pas que je prétende enlever aux individualités la liberté légitime dont elles ont pu jouir sous le régime de la congrégation.

Je crois que la liberté de se réunir, de vivre en commun, fait partie de la charte des Droits de l'homme, le droit de prier également ; le droit d'enseigner encore. Pour moi, ce droit d'enseigner est la conséquence fatale du droit de penser et du droit de démontrer.

M. Charles Riou. — Très bien !

M. Clémenceau. — J'aimerais mieux que ce fut le pape Léon XIII qui me criât : Très bien ! (Rires et applaudissements à gauche.)

M. Charles Riou. — Incontestablement, je ne le suis pas !

M. Le Provost de Launay. — Nous n'avons pas, et je le regrette, aucune influence sur lui, soyez-en sûr.

M. Trarieux. — Il n'en a pas beaucoup davantage sur vous.

M. Clémenceau. — Quand je parle pour la liberté d'enseignement, je ne puis pas me dissimuler qu'un certain nombre de républicains ont une opinion contraire. Les tentations sont grandes pour un parti qui est au pouvoir. Il dispose de la force. Les hommes ne seraient pas des hommes s'ils n'avaient pas la tentation d'en abuser.

Je crois que le devoir du parti républicain, au moment où nous sommes, est de faire abstraction des passions violentes qui sont, à certaines heures, déchaînées contre lui, et qu'il doit de bonne foi, en toute tranquillité d'esprit, chercher ce qu'il peut y avoir de vrai et de juste dans les revendications, même présentées sous une forme outrageante, qui lui viennent de ses adversaires. (Approbation sur plusieurs bancs à gauche.).

Pour ma part, c'est ma disposition d'esprit. Je ne dis pas que cela ait toujours été. (Sourires.) Je dis qu'aujourd'hui c'est un grand souci pour moi de savoir ce qu'il peut y avoir de juste dans les réclamations de nos adversaires et que je crois qu'il est de l'intérêt supérieur de la République ,d'y faire droit. (Très bien ! très bien ! au centre et à droite.) Je crois qu'il n'y a pas de meilleure manière de servir la République. (Très bien ! sur les mêmes bancs.)

Je crois que l'histoire de la Révolution enseigne que la violence exercée par le parti de la liberté finit toujours par se retourner contre la liberté. (Nouvelles marques d'approbation.)

J'ai lu dans un journal, il n'y a pas bien longtemps, qu'il faudrait que nous eussions des magistrats du vrai, comme il y a des magistrats du juste.

Je ne veux pas faire de peine à M. le garde des sceaux, mais quand je vois ce que les magistrats ont fait du juste, j'ai une très grande appréhension des magistrats de la vérité. (Sourires.)

Au nom de quoi pourrions-nous imposer une vérité ? Où prendrions-nous ce droit ? Pour vous, messieurs de l'Église, le monopole est dans vos traditions, Nous avez l'autorité, vous êtes détenteurs dites-vous de la vérité absolue — il ne faut pas vous en demander la démonstration ; mais vous n'en proclamez pas moins que vous avez le dernier mot des choses. — Pour nous, faibles humains, pour nous qui ne possédons que des aspects changeants de vérités et d'erreurs, pour nous, aux yeux de qui le vrai d'aujourd'hui n'est pas toujours le vrai d'hier et pas davantage le vrai de demain, je cherche au nom de quoi nous pourrions imposer une vérité absolue, éternelle, à qui que ce soit au monde ; je cherche où nous la prendrions, cette vérité, et je ne le trouve pas. (Approbation ic droite.)

Non, l'autorité est dans vos traditions, vous êtes les ennemis de la liberté, parce que vous croyez détenir la vérité dernière. Mais nous, qui ne sommes que des hommes faillibles, des hommes changeants, et pour cette raison des libéraux qui faisons appel à la raison, nous avons comme premier devoir dans les conflits d'idées, de faire confiance à la raison. (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.)

Pour moi, je ne connais pas d'autre règle pour déterminer la vérité d'un jour que la pleine liberté de la discussion. Aussi bien, pourquoi exercerions-nous ce monopole ? Dans quel dessein ? J'entends bien : on enseignera dans les écoles privées la haine du progrès, la haine de la civilisation moderne et du libéralisme flétri par Rome. Cette haine, ne l'enseignera-t-on pas dans l'Église ? et certes pas un de vous ne rêve de refuser aux gens la liberté d'aller à l'église.

Alors, véritablement, que vous importe ? ne vous sentez-vous plus de taille à affronter cette discussion. Vous l'avez soutenue. dans les pires conditions, quand vos adversaires avaient la toute puissance, quand l'universalité des forces sociales faisait front contre vous. Vous avez vaincu, et votre victoire a été la victoire de la liberté.

Et maintenant que vous êtes au pouvoir, maintenant que vous êtes les détenteurs de la force gouvernementale, est-ce que vous allez prendre peur de la liberté ?. Cela ne sera pas, et si cela devait être, je ne serais pas avec vous. (Vifs applaudissements au centre et à droite.)

Un homme éminent, de qui j'attends beaucoup pour le développement des idées républicaines, qui, je l'espère, sera un jour — dans très longtemps, quand M. Combes aura disparu du pouvoir (Sourires) — ministre de l'instruction publique, M. Buisson, que j'honore et que j'admire, a pris sur cette question une position différente de la mienne. Il a mis en avant deux arguments qui ont beaucoup touché certains de mes collègues. Je tiens à y répondre d'un mot. Il a dit :

« Il n'y a pas de raison invoquée pour enlever aux religieux les écoles publiques qui ne commande de leur enlever les écoles privées. »

Je réponds : non ! L'école publique est le rendez-vous de toutes les confessions. Il y a pour la neutraliser une raison qu'on ne petit invoquer en ce qui concerne les écoles privées. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

M. Buisson a ajouté :

« S'engager à être professeur, c'est s'engager à penser et à faire penser librement ; c'est promettre d'exercer le sens critique, la liberté de la discussion et l'esprit de recherche. »

Messieurs, comment développerez-vous le sens critique, la liberté de discussion et l'esprit de recherche, si vous supprimez la discussion, partant l'esprit de recherche ; comment ferez-vous sortir la liberté de la contrainte ? (Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)

D'autres, c'est le plus grand nombre, ont invoqué les droits du père de famille.

Je tiens à m'expliquer sur cette question. Dans la barbarie, ces droits sont absolus. Dans l'ancienne Rome elle-même, le père avait droit de vie et de mort sur l'enfant.

Aujourd'hui, la personnalité de l'enfant se dresse en face de celle du père, et si le médecin légiste jette dans l'eau un morceau du poumon du petit mort, et trouve qu'il a respiré, le père ou la mère sont condamnés : ce sont des meurtriers. Il y a le droit de l'enfant. Je ne le conteste pas, je le proclame. Mais je me refuse à discuter dans l'absolu les droits du père et les droits de l'enfant.

Il y a du côté du père une première violence : il met un enfant au monde sans sa permission. (Sourires.)

M. Maxime Lecomte. — Cela paraît indispensable, cependant !

M. Clémenceau. — C'est une violence qui n'est pas négligeable, car elle entraîne pour le nouveau-né des conséquences redoutables. Celle-là, vous ne proposez pas de la supprimer, n'est-ce pas ? (Nouveaux rires.)

Il y en a d'autres. Par le baptême — qui se donne le plus souvent à des nouveaux-nés — (Hilarité le gauche) le père prend parti pour son fils. Il le fait encore par l'éducation. Eh bien ! il faut établir une composante. L'État doit prendre pour l'enfant des garanties ; mais je prétends que lorsqu'il a pris des garanties de moralité et de capacité, il a épuisé son droit, à moins qu'il ne soit une théocratie, une église et se prétende détenteur d'une vérité absolue.

Je vous prie de considérer qu'il y a malgré tout un lien que rien ne pourra rompre entre le père et l'enfant. Nous ne sommes plus des jeunes gens ici. Quand nous regardons en arrière combien de nous peuvent se dire qu'ils sont parfaitement satisfaits de la carrière accomplie ? Messieurs, je crois qu'il n'y a que les sots qui soient absolument satisfaits d'eux-mêmes, ceux-là n'avoueront jamais, ne penseront jamais qu'ils ont une vie manquée. Mais cette vie qu'il aurait pu faire meilleure par ses actes, le père souvent essaye de la refaire plus haute et plus grande dans sa postérité. (Très bien ! très bien ! sur un grand nombre de bancs.) Quoi de plus légitime pour chacun que d'essayer de se prolonger dans son enfant ; c'est un sentiment que personne ne peut détruire, c'est un des grands ressorts de la nature humaine. (Applaudissements.) .

Les uns cherchent simplement à faire à leurs enfants une situation matérielle meilleure. Les esprits élevés voudraient transmettre à ceux qu'ils ont procréés, un idéal de beauté, de bonté, de vérité, qui soit leur plus puissant véhicule dans la vie. (Très bien ! très bien !) Vous voudriez détruire ce penchant, vous ne pourriez pas. L'État a trop d'enfants pour être un bon père (Assentiment), mais il ne dépend pas de vous de faire qu'un père n'essaie pas de reprendre ce qu'il a pu y avoir de défectueux dans sa vie pour la faire plus haute, plus grande et plus belle dans sa progéniture. (Applaudissements.)

Le droit de l'enfant, — et la loi doit l'entourer de garanties, — est là, tout de même ; mais bien loin que l'enfant ait trop de facilité à se conformer aux pensées du père, qui de vous ne sait que le milieu, la critique de tous les jours, tous les événements du dehors assiégeront l'enfant d'une façon d'autant plus efficace que la liberté sera plus grande, qu'il ne manquera pas d'influences contraires à l'autorité morale du chef de famille, et que la tendance est assez forte aujourd'hui pour l'enfant de se mettre en opposition avec les idées paternelles. (C'est vrai ! très bien !)

Laissez faire ! Liberté pour tout le monde !

Le père empiétera peut-être quelque peu sur la liberté absolue de l'enfant ; mais le monde extérieur et la critique universelle interviendront, qui rétabliront la balance et assureront bientôt toute la liberté du jeune esprit.

Vous n'empêcherez pas, vous ne voulez pas empêcher le père d'envoyer son enfant à l'église où l'enseignement que vous redoutez l'atteindra ? Alors, que craignez-vous ?

On a dit que l'enseignement était un service public. D'accord, l'enseignement est un service public ; mais il n'en faut pas raisonner davantage dans l'absolu. L'assistance aussi est un service public. Est-ce que vous condamnerez l'homme qui donnera deux sous à un pauvre, parce que c'est l'affaire de l'État ? Assurément non. Vous laisserez la liberté s'exercer à côté des agents du service public.

Il en est de même de l'enseignement. Aujourd'hui, je n'en discute pas le fond à dessein ; je prends position, ainsi que je l'ai dit. J'ai pensé que le premier intérêt dans la situation actuelle était de poser les questions. Je les pose. Je n'ai pas la prétention de les résoudre d'un mot. Je vous indique les solutions auxquelles je suis arrivé.

Dans la suite, lorsque le moment viendra, je serai prêt à les discuter à cette tribune.

Messieurs, comme dernier argument, je sais bien que M. le président du conseil a dit : Nous avons la force et nous avons le droit. Il n'a certainement pas entendu dire qu'il dût employer la force autrement qu'au service du droit. (Mouvements divers.)

Quant à moi, je vous le déclare nettement et sans arrière-pensée : s'il pouvait y avoir un conflit entre la République et la liberté, c'est la République qui aurait tort (Très bien ! très bien ! au centre et sur plusieurs bancs à gauche) et c'est à la liberté que je donnerais raison. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)

Oui, certes mais ce conflit n'aura pas lieu. Ce conflit ne peut pas avoir lieu.

M. Charles Riou. — C'est la question.

M. le comte de Goulaine. — C'est ce que nous verrons.

M. de Lamarzelle. — Il est déjà né.

M. Clémenceau. — Ce conflit ne peut pas avoir lieu. La liberté est née du monopole de l'église, et, par là, le monopole a découvert son impuissance. L'humanité se meut, elle ne peut pas se laisser emprisonner dans l'organisme immuable de l'Église romaine. Ce que vous appelez décadence,— le fait que les esprits s'éloignent de la théocratie, du gouvernement autoritaire — nous l'appelons, nous, progrès ; nous ne pouvons pas nous rencontrer, et le parti républicain, est obligé, sous peine de déchéance, de rester fidèle à la liberté. (Approbation à gauche.)

L'appareil extérieur du gouvernement politique de l'Église, il est vrai, semble inchangé, je pourrais même dire qu'il paraît plus fort. Il l'est même à certains égards. Quand le christianisme est devenu une force dans l'État, il y avait bien près de mille ans que la croyance au paganisme était ruinée, comme les comédies d'Aristophane peuvent vous en fournir le témoignage. A mesure que le doute, la critique moderne ont dissocié les croyances, l'appareil de compression de l'Église paraît plus fort et plus redoutable que jamais.

Pourquoi ? c'est que les intérêts politiques et sociaux se sont groupés derrière cet organisme de résistance, pour se défendre.

Qu'importe ! L'humanité se meut ; elle évolue vers des destinées supérieures. L'Église, pour justifier une parole d'un général juif, avait prétendu fixer la planète dans l'espace : à quelques pas d'ici, dans une église désaffectée, Foucault donne sa revanche à Galilée.

II n'est pas possible à l'Église d'arrêter la marche de l'humanité en route vers des destinées plus hautes L'homme partout arrive à la pleine conscience de lui-même, fait éclater les liens dans lesquels l'Église l'enserra pour l'immobiliser, le momifier dans le dogme.

Des masses aujourd'hui libérées par nous — c'est notre honneur — une sourde rumeur monte de créatures révoltées. C'est le conflit formidable et grandiose de ce qui fut et de ce qui veut être. La justice, toute la justice pour l'homme du travail ; la liberté, toute la liberté pour la pensée humaine. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Où sont vos moyens de défense ? Ah ! je sais bien où vous les avez placés. Vous les avez mis dans l'armée, dans la force brutale.

La congrégation avait essayé de s'emparer de l'armée française. Mais son entreprise a été déjouée. L'armée sera bientôt libérée, elle sera l'armée nationale de la France, non de Rome, elle sera l'armée de la démocratie française. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

L'Église elle-même, l'Église discute ; la foi rend des comptes à la raison. L'empereur Henri IV a pu aller à Canossa, un Bismark a pu aller à Canossa, les peuples ne vont pas à Canossa. La liberté ne fait pas d'amende honorable. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Le Concordat du dernier César n'est plus qu'un amas de décombres : c'est l'Église qui, dans son impatience de domination, l'a jeté bas.

Tout ce qui nous oblige est tenu par elle pour valable, et tout ce qui l'oblige, elle, ne compte pas. C'est avec cette pratique qu'elle a mis le Concordat hors d'usage. (Rires approbatifs sur les mêmes bancs.)

Et maintenant, regardez les peuples.

Les peuples slaves, sous une autocratie humaine, qui ira en s'humanisant quelque jour — car l'humanité trouvera sa voie — sont en train de rejoindre l'Orient, l'Asie, mère des primitives lumières, mère des vieilles religions, d'où est sortie la civilisation de l'occident.

Et, pendant ce temps, les peuples affranchis du joug de Rome ; à travers l'océan Atlantique, l'Amérique et le Pacifique, sont partis pour les rejoindre, faisant étape aux îles de l'Australasie. La terre se couvre d'hommes libres. La cause de la liberté est gagnée. C'est nous qui l'avons déchaînée. Nous avons appelé les peuples au grand réveil, ils nous ont entendus et les voilà qui s'emparent des continents pour y fonder des sociétés de liberté, de justice ?

C'est notre gloire. Pendant ce temps, où sont les peuplés catholiques ?

L'Autriche catholique, vaincue, semble tous les jours, si l'on en croit les apparences, à la veille de la guerre civile ou du démembrement. Puissent ces malheurs nous être épargnés ! La Bavière, vaincue comme l'Autriche, est enchaînée au vainqueur. L'Espagne a perdu tous les fleurons de sa couronne. L'Italie qui se relève — et dont je salue l'avènement heureux — ne sera intégralement libérée que dans la mesure où elle saura s'affranchir du joug romain. La Pologne est démembrée, l'Irlande sous la main de la Grande-Bretagne, et la France vaincue est toujours debout.

Voilà où en sont les pays où subsistent encore les puissances de la théocratie romaine.

Messieurs, nous sommes la France vaincue, mais nous sommes encore la France. Un jour, parce que nous nous obstinions follement à défendre le pouvoir temporel, certaines alliances nous manquèrent (Protestations la droite) grâce auxquelles nous aurions pu garder les provinces que, pour ma part, je refuse d'oublier. (Applaudissements répétés sur tous les bancs.)

Et maintenant la question se pose de savoir si les qualités primesautières qui firent de nous le premier peuple à l'avant-garde de la civilisation pourront faire place désormais aux qualités de discipline, de méthode, d'obstination résolue qui nous permettront de nous y maintenir ? Serons-nous la France de Rome ou la France de la Révolution ?

La question peut se poser.

L'autre jour, dans cette Bretagne que vous m'entendez, et dont moi, vendéen, je suis l'ami, un préfet a été hué pour avoir osé dire : « Vous êtes Français avant d'être catholiques. » Retenez bien cette leçon.

Que dire, encore quand nous voyons certains de nos collègues qui protestent contre la propagation de la langue française dans ce pays ? C'est la France de Rome qui se défend. Nous sommes, nous, les fils de la Révolution française, nous avons gardé la noble tradition des aïeux, nous avons hérité la querelle de nos rois pour l'indépendance et nous l'avons magnifiquement agrandie aux proportions de l'humanité par la révolte de l'homme pour la justice et pour la liberté.

La supériorité de notre cause, c'est qu'elle fera, par la liberté faillible, ce que vous n'avez pas pu faire par l'autorité infaillible. (Sensation.)

Nous fonderons la paix civile, qui est le but suprême, sur la tolérance des esprits, sur la justice des lois, sur l'agrandissement de la personnalité humaine. Car, messieurs, il faut que vous le sachiez, si nous sommes des soldats sans peur dans l'âpre combat où la fatalité nous engage les uns contre les autres, nous ne sommes pas des aveugles qui luttent dans la nuit. Pour toute violence, nous ne rêvons rien que de faire aux esprits fermés l'heureuse, la généreuse blessure par où s'élance la lumière, d'imposer le droit à qui prétend le dominer.

Notre collègue M. de Cuverville, en descendant de la tribune, disait que nous n'étions pas des hommes de paix. Vous ne nous connaissez pas, mon cher collègue, nous combattons pour l'idéal, et cet idéal est la grande paix humaine. La cause de l'idéal est dès à présent gagnée sur les continents de la terre. Je vous l'ai montré tout à l'heure. Mais l'idéal a encore besoin de notre grand pays. Nous combattons pour la France, nous combattons pour qu'elle garde son rang dans le monde. Il faut que vous le sachiez, et, si vous êtes capables de vous arrêter dans la lutte et de considérer les effets malheureux des dissensions qui nous affaiblissent devant l'étranger, s'il vous paraît que nous ayons assez souffert, que ne proposez-vous la paix dès aujourd'hui ? Si vous n'osez le faire, c'est nous qui vous demandons la paix, nous qui sommes les plus forts, c'est nous qui vous l'offrons — non pas la paix de Rome, non pas la paix de domination pour les uns et de servitude pour les autres, mais la paix de la France, la paix des consciences libérées, la paix du droit égalitaire, qui veut pour les hommes, sans caste, sans classe, sans privilège, la plénitude, toute la plénitude de la vie. (Applaudissements répétés à gauche et au centre. L'orateur, en regagnant son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

Après deux courtes répliques de MM. le comte de Blois et de Lamarzclle, M. Clémenceau remonte a la tribune.

M. Clémenceau. — Vous me rendrez cette justice, messieurs, que je n'ai pas dit un mot contre l'Église en tant qu'expression des croyances religieuses. Je n'ai parlé que de la politique romaine et du gouvernement romain. Là-dessus je maintiens tout ce que j'ai dit ; je maintiens — et M. de Lamarzelle ne peut pas me démentir — que certaines alliances nous ont manqué en 1870 parce que nous avons défendu le pouvoir temporel, parce qu'il a fallu les victoires de l'Allemagne sur le Rhin pour que le pape vît s'effondrer la porte Pia sous l'effort victorieux de l'Italie. J'ai dit cela, rien de plus. Je laisse aux historiens le soin d'en tirer les conséquences.

Pour les congrégations, j'ai un mot à ajouter, et c'est pour le dire que je suis remonté à la tribune.

Vous vous êtes plaint que nous voulions supprimer les congrégations. Mais, mon cher collègue, permettez-moi de vous l'apprendre, législativement les congrégations sont supprimées. La loi de 1790 est toujours la loi de la France. Ni Napoléon Ier, ni Louis XVIII, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III ne l'ont abrogée. Elle est si bien la loi de la France que les congrégations, pour vivre, sont obligées de demander l'autorisation, c'est-à-dire une faveur.

Seulement, il est arrivé ceci, dont vous ne dites rien : c'est que les congrégations demandent l'autorisation et que si on la leur accorde elles vivent ; parce qu'elles sont autorisées, et que si on la leur refuse, elles vivent tout de même, quoiqu'elles ne soient pas autorisées. (Hilarité.)

Si bien qu'un jour, M. le président du Conseil Combes se trouve en face de l'insurrection du fait accompli, et il voit se dresser devant lui les moines qui lui disent : De votre faveur, nous avons fait un droit et nous résisterons par la force aux représentants de la loi. Ils ont résisté par la force. Les pères envoyaient des balles aux soldats de la France, les fils n'envoient plus que des seaux de purin à l'armée française. Voilà toute la différence.

Un membre à gauche. C'est de la défense stercoraire.

M. Clémenceau. — Nous ne craignons rien. Nous avons le droit. Nous avons une loi qui a été faite par l'Assemblée la plus libérale que le monde ait connue, par l'Assemblée constituante, qui a ouvert les temps nouveaux, une loi qui a été sanctionnée par le roi de France. Nous prenons cet héritage tel qu'il est, et nous disons simplement qu'il y a lieu d'appliquer la loi de 1790, qui est, en dépit de Rome, la loi de ce pays. Nous disons qu'avant de procéder à la réforme de l'enseignement, il faut procéder à la réforme des congrégations, c'est-à-dire à leur suppression pure et simple au nom de la liberté. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

C'est pour le dire que je suis monté à cette tribune. Et, mon cher collègue, quand vous jouirez, par le droit commun de la société civile, du droit d'exercer toutes les libertés que la congrégation vous offre aujourd'hui — sauf bien entendu la liberté de machiner l'homme et de le réduire en esclavage, que demandez-vous de plus ?

Un des membres les plus éminents de cette Assemblée, avec qui j'avais l'honneur de causer avant-hier, me disait : « Vous n'accordez qu'une demi-liberté ». Je réponds : Comment la liberté commune à tous les Français, celle qui leur est accordée sans distinction d'opinion ou de classe, Celle qui est le bien commun de tout homme qui vient au monde sur notre territoire, liberté créée par la Révolution, maintenue jusqu'à aujourd'hui par l'esprit de la Révolution, ne suffirait-elle pas à l'exercice du droit complet de tous les citoyens français ? Qu'on me dise ce qui peut y manquer. On ne le dira pas, car ce qui manque, c'est la liberté de l'esclavage, et cette liberté-là, c'est l'oppression, c'est la tyrannie.

Prenez-y garde : sur le sol de l'ancienne monarchie française, il demeure des organismes de théocratie autoritaire qui encombrent le domaine commun et arrêtent le développement des libertés publiques. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Il faut que le terrain soit déblayé de ces restes de tyrannie. Place nette à la liberté ! Faisons un grand chemin pour l'homme libre, pour le peuple français, reprenant, comme aux jours de la Révolution, sa marche heureuse vers l'avenir. (Vifs applaudissements à gauche.)




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